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Caryl Férey : Zulu - Critique de Gilles Chartrand
 

Mardi le 13 juillet, 2010





Je ne connaissais pas Caryl Férey, ni d'Ève ni d'Adam. Il est né en 1967, est écrivain, voyageur et scénariste et est un des meilleurs auteurs de thrillers français. Il écrit aussi pour les enfants, pour des musiciens, le théâtre et la radio. Il se consacre aujourd'hui entièrement à la littérature.



Avec ses romans il a gagné plusieurs prix. D'ailleurs, pour Zulu il s'est mérité les prix suivants :



Grand Prix de Littérature Policière 2008

Prix du Roman Noir Nouvel Observateur/Bibliobs 2009

Grand prix des lectrices de Elle, Policier 2009

Prix Jean Amila-Meckert 2009

Prix des Lecteurs Quais du Polar 2009

Grand Prix du Roman Noir Français 2009

Prix Mystère de la Critique 2009




Zulu c'est l'histoire d'un enquête policière, menée par Ali Neuman - chef de la police criminelle de Cape Code Town, en Afrique du Sud - suite au meurtre horrible d'une jeune blanche. Ce méfait n'est que la pointe de l'iceberg d'un lourd complot impliquant des gangs organisés, des personnes considérées respectables, des anciens policiers et des anciens militaires, des politiciens et des compagnies pharmaceutiques. Il y a d'ailleurs une très légère ressemblance avec le roman La constance du jardinier de John Le Carré.


Plusieurs événements horribles arrivent et sont minutieusement décrits; l'enquête policière est difficile et dangereuse; d'ailleurs, certains personnages principaux ne sont plus là à la fin du livre et leur décès nous surprend autant qu'il nous peine.


La violence de l'Afrique du Sud, un des pays les plus violents au monde avec une cinquantaine de meurtres par jour, est omniprésente dans le roman et prend plusieurs formes toutes aussi terribles les unes que les autres.


Cependant, elle n'est ni gratuite ni exagérée dans le récit; elle y occupe la place qui est la sienne, comme les massacres des Indiens dans les westerns.


Extraits : - Seulement la réalité se heurtait aux chiffres : dix-huit mille meurtres par an, vingt-six mille agressions graves, soixante mille viols officiels (probablement dix fois plus), cinq millions d'armes à feu pour quarante-cinq millions d'habitants, les chiffres du pays étaient effrayants. - À l'instar de la violence, l'Afrique du Sud était ravagée par le HIV. Vingt pour cent de la population porteuse du virus, une femme sur trois dans les townships, et des perspectives effrayantes : deux millions d'enfants perdraient leur mère dans les années à venir et l'espérance de vie, qui avait déjà baissée de cinq ans, allait perdre quinze ans de plus, et tomber à quarante ans à l'horizon 2020. Quarante ans...


On s'attache beaucoup aux personnages principaux, d'autant plus qu'ils ont tous une vie difficile et le bonheur fragile pour certains, absent ou perdu pour d'autres. Leurs déboires nous chagrinent, leurs malheurs nous déçoivent, on voudrait tant qu'ils aient un peu de soleil qui traverse leur brume, on aimerait tellement pouvoir les aider, on tourne les pages avec l'espoir d'une bonne nouvelle, mais l'auteur ne nous laisse aucun répit. D'ailleurs nous savons bien que Neuman cache un secret et nous ne le découvrons qu'à la fin.


Le grand talent de Férey fait en sorte qu'avec à peine quelques phrases nous n'avons aucune difficulté à nous représenter ce qu'il décrit.


Ainsi, concernant Josephina, la mère de Ali : Josephina habitait une des core-houses [Petites maisons en dur destinées à être agrandies] de Lindela,l'axe qui traversait le township, et ne s'en plaignait pas : ils étaient souvent cinq ou six à s'entasser dans cet espace, tout au plus une chambre, une cuisine et une salle de bains exiguë qu'elle avait, l'âge aidant, consenti à agrandir. Josephina était heureuse à sa manière. Elle bénéficiait de l'eau courante, de l'électricité et, grâce à son fils, de "tout le confort dont une aveugle de soixante-dix ans pouvait rêver". Josephina ne bougeait pas de Khayelitsha, et son colossal embonpoint n'y était pour rien.


Certains événements historiques agrémentent le texte : Oscar et Josephina eurent leur second enfant le lendemain du combat historique de Kinshana, en novembre 1973. Cette nuit-là, dans un chaos indescriptible, Mohamed Ali, le boxeur converti à l'Islam, affrontait George Foreman, jugé par tous invincible. L'enjeu du combat n'était pas tant la ceinture de champion du monde des poids lourds que l'affirmation de l'identité noire, et la preuve par les poings que la lutte pour la défense de leurs droits n'était pas vaine. Mohamed Ali, qui avait peu boxé depuis sa sortie de prison, avait cette nuit là vaincu la force brute de Foreman, le champion de l'Amérique blanche, et ainsi démontré que le pouvoir pouvait être foulé aux pieds, pour peu qu'on se batte avec intelligence et pugnacité.


On retrouve régulièrement, dans le texte, une forme de poésie dans l'écriture qui adoucit la description de certains événements : Myriam avait chaud sous sa blouse blanche. Manque de ventilation. Elle chercha un mot d'esprit pour le retenir mais c'était comme si les murs ne voulaient plus d'eux. Il disparut dans un courant d'air.


Finalement, voici une scène qui décrit la vie, en Afrique du Sud, en 2010 : Un gamin sortit alors du fossé voisin. Un petit Noir d'une douzaine d'années, avec un tee-shirt crasseux et des semelles en pneu. [...] - Tu vis ici ? demanda Ali. Le gamin fit signe que oui. [...] - Neuman sortit la photo de [...]. - Tu as déjà vu ce garçon ? Le gosse éloigna les mouches de ses orbites, fit signe que non. - Il fait partie d'une bande de gamins des rues : un grand avec un short vert et un plus petit, avec une chemise de l'armée et une cicatrice dans le cou... - Non, dit-il. Jamais vu... Sa voix n'avait pas muée mais le regard qu'il lui lança n'était plus celui d'un enfant. - Vingt rands, sir... (Le petit loqueteux posa la main sur son pantalon.) Vingt rands pour une pipe ça vous dit, sir ?



Résumons en une phrase : Zulu, de Caryl Férey, est un des meilleurs romans que j'ai lu depuis plusieurs années.




BLOGUE DE GILLES CHARTRAND





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