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Louise Turgeon Actualités littéraires
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Samedi le 05 mars, 2005
Q- Bonjour René Podular Pibroch.
Aujourd'hui nous évoquerons les femmes chez Dialogus, peu nombreuses, mais dont la population s'accroît malgré tout.
À votre avis, quelle est la raison de leur présence restreinte par rapport aux personnalités masculines? Certainement pas à cause de leur manque de participation à l'histoire!
R- Nous avons en ce moment en chiffres arrondis une quarantaine de femmes, trois déesses, une guenon, une poupée, et un personnage de BD. Le nombre n'est pas paritaire, n'est pas conforme à la réalité de l'histoire, vous avez tout à fait raison, Catherine, et la cause, je vais vous la dire.
Vers 1978-1980 un dictateur militaire du nom de Morales Bermudez fut déposé au Pérou et la démocratie fut restaurée. Cet évènement, aussi important que bien d'autres, mais parfaitement oublié, fut le résultat de l'action collective, directe, modeste et rudement efficace des femmes péruviennes. Aucun nom spectaculaire ne fut retenu, mais ce qui fut, fut.
On pourrait citer des centaines d’exemples de ce phénomène. En Chine, en Inde, en Iran, en Afrique et ailleurs dans les Amériques. La femme agit, mais ne se fait pas mousser. Elle joue un rôle crucial mais ne plastronne pas.
Or, que voulez-vous, Dialogus, c’est un peu un village de plastronneurs… Vous voyez le topo?
Q- Peut-être alors vous faudrait-il accueillir des collectivités! Un peu comme les Troyennes, dont leurs voix se mêleraient pour clamer leur message.
Mais si les hommes surpassent en nombre les femmes chez Dialogus, on ne peut pas dire qu’il en est de même pour la qualité! Elles sont toutes exquises!
Puis-je vous demander vers quelle personnalité féminine va votre préférence personnelle?
R- Les Troyennes, les Parques, les épouses de Mahomet, les miraculées de Fatima, les soeurs de Nietzsche, les victimes de Landru et de Jack l'éventreur, les étudiantes de piano de Beethoven, les soubrettes et les amantes de tous ces monarques et de tous ces plumitifs. Mais pour le moment le seul collectif que nous avons, ce sont les frères Marx qui viennent d'entrer. Vous voyez bien que, sur ce point, Dialogus est défectueux. C'est un espace pour tribun individuel, pour instrumentiste soliste, plutôt que pour choriste. Où sont les femmes, pensez-vous, dans cette musique-là?
La qualité des femmes de Dialogus est extraordinaire. Mais il y a une autre observation de nature qualitative qui s'impose. Quand on entre dans le champ restreint des sous-ensembles de personnalités, il y a deux espaces où la parité est bien plus sensible. C'est celui des têtes couronnées (nous avons huit reines et un nombre significatif de princesses, duchesses et comtesses) et des personnages fictifs. Je crois que cela en dit beaucoup sur la portion de l'imaginaire des femmes qui est interpellée en Dialogus. Il s'agit moins pour elles de témoigner raplapla sur des conquêtes et des piles de bouquins tartinés que de s'épanouir et de rêver.
Ma femme de Dialogus cardinale, puisque vous me posez la question, c'est la princesse Cassandre. J'aime le personnage depuis fort longtemps. Et, chez Dialogus, j'aime son traitement, j'aime sa dimension mythologique et symbolique. Cassandre c'est la Femme de Dialogus. Pour ne pas dire la Femme tout court. Un joyau. Je relis sa correspondance souvent, le coeur serré d'émotion.
Q- Même lorsqu’elles sont absentes de la façade, les personnalités féminines prennent une place significative dans les échanges. Je pense à Karl Marx qui discute chacune des lettres de Dialogus avec sa femme et ses filles, à Séraphin Poudrier qui parle de sa créature, à Landru dont la vie tourne littéralement autour des femmes, etc. Ce phénomène est fort représentatif de l’humanité en général, les grandes femmes derrière les grands hommes.
Dans quelle catégorie souhaiteriez-vous voir les femmes s’afficher plus activement?
R- L'histoire bien sûr et indubitablement la philosophie. Mais voyez la foutaise dans laquelle nous baignons. René Descartes a correspondu pendant des années avec une princesse suédoise qui l'inspira énormément dans son cheminement philosophique. Les lettres de Descartes à cette brillante aristocrate sont publiées depuis des siècles, mais on attend encore une publication sérieuse des réponses de la dame... Denis Diderot a correspondu pendant près de quarante ans avec Sophie Volland. Elle ne devait certainement pas lui répondre que des fadaises pendant tout ce temps. Les lettres de Sophie Volland à Diderot sont encore inédites. C'est comme ça tout le long. Alors vous vous doutez que les éclaireurs extratemporels de Dialogus ont du travail à faire. Les femmes sont à notre époque sur le point de cesser d'être méprisées par l'histoire mais elles le sont encore un peu... C'est particulièrement saillant dans le cas de bien des compagnes de philosophes. Il y en a des tas de Simone de Beauvoir à son Jean-Paul encore méconnues...
C'est justement le cas d'une autre femme hors du commun à laquelle vous venez de faire allusion indirectement. Catherine, chère amie, on s'est amplement gargarisé sur la millième lettre de Dialogus, puis la dix millième, etc. Et c'est très bien. Mais savez-vous qui a écrit la première lettre de Dialogus? La toute première. La PRIMA MAXIMA. La Numéro UN, adressée à Sinclair Dumontais et qui a lancé toute l'aventure. Une superbe missive, qui est toujours sur le site. C'est une femme... Vous voyez qui c'est?
Q- Assurément que je sais qui c’est, cher Pibroch; il s’agit de Jenny Marx, femme pour qui votre admiration s’enflamme, si je ne m’abuse.
R- Jenny Marx, née baronne von Westphalen, absolument exact. L'épouse d'un des vieux chevaux de retour de Dialogus, Karl Marx, trop timide au tout début pour tartiner sa lettre d'acceptation lui-même et qui, comme vous le signalez fort bien, est littéralement piloté à Dialogus par cette philosophe aussi forte que lui et leurs trois filles, Jennychen Longuet, née Marx, Laura Lafargue, née Marx et Eleonore Marx. Mais puisque nous nous attardons au chapitre des pamoisons admiratives méritées pour les Dialogusiennes millésimées, je vous renvoie votre question de tout à l'heure, chère Catherine. Votre femme de Dialogus cardinale, ce serait qui?
Q- Ma femme chérie ressemble à peine à une femme lorsqu’on la regarde vite, mais c’est la toute première, la plus belle et la plus vraie, notre ancêtre à tous, dont la sagesse est aussi imposante que les poils de sa toison. Qu’elle soit la personnalité la plus âgée de Dialogus et la seule femme présente dans la catégorie «Des origines à la fin de l’Antiquité» me remplit de joie. C’est l’admirable Lucy, la mère de l’humanité.
Je dois cependant confesser que la princesse Antigone la suit de peu dans mon cœur, mais j’imagine qu’il s’agit de mon penchant féminin pour l’imaginaire…
Maintenant, dites-moi, quelle est la femme dont vous désirez ardemment la venue sur Dialogus?
R- Je vais vous étonner, un vieil athée comme moi. Il s'agit de Lucia Dos Santos, qui vient juste de mourir à 97 ans dans l'indifférence générale. C'est la petite Lucia du fameux miracle de Fatima de 1917, qui a vu des choses dans sa tête et dans son coeur et qui l'a payé d'une interminable incarcération au Carmel avec interdiction de parler avec qui que ce soit sans autorisation écrite du pape. Foin des théocrates avec leurs salades, je trouve que Lucia véhicule, à travers la plus explosive des manifestations de religiosité populaire du dernier siècle, une image d'intégrité simplette et d'imperturbable sérénité qui m'émeut très profondément. Comme j'y ai un peu fait allusion tout à l'heure, elles pourraient même venir à trois. Lucia, sa mère, et Jacintha Marto. Cette dernière, morte enfant en 1920 de la grippe espagnole, est la deuxième petite miraculée de Fatima, qui voyait la dame vêtue d'or avec son étrange jupe mauresque aux genoux sur les marches de l'escalier qui menait au petit grenier où elle allait dormir. J'aurais vraiment une ou deux questions à poser à ces trois mystérieuses merveilles. Fatima attire encore quatre millions de pèlerins par année, et ce sont en majorité des femmes...
Dans un autre registre, il y a Rosa Luxembourg qui se repose en ce moment aux archives de Dialogus. Le jour où elle revient, je pavoise en rouge vif.
Je vous renvoie la question: vos souhaits?
Q- J’aimerais énormément m’entretenir avec la reine Boudicca, qui tint tête aux Romains au début de notre ère. J’admire ces femmes qui passent à l’histoire coûte que coûte, malgré la mémoire sélective de notre monde.
Je voudrais aussi discuter avec un collectif féminin, les suffragettes, les anciennes et les modernes. Je crois que je devrai attendre encore un peu… Après tout, ça ne fait même pas un siècle que nous avons le droit de vote, impatiente que je suis!
Merci, cher Pibroch, pour ce délicieux échange.
R- À propos de collectifs féminins, je m'en voudrais, avant de conclure de ne pas en mentionner deux d'une très grande importance. Eh bien, d'abord il y a les correspondantes. Elles sont nombreuses, jeunes, articulées et elles ne se gênent pas pour soumettre l'histoire dans sa version dialogusienne à la saine torsion de la version des femmes. Cela donne aux échanges un sel féminin et parfois même féministe remarquable.
Il y a ensuite les femmes de l'équipe de Dialogus, qui, elles sont nettement en majorité. Catherine, Josée, Martine, Claire, Nicole, la très humaine et généreuse Évita et l'extraordinaire et géniale Anne Guélikos dont la chronique accueille ces entrevues sur le site de Dialogus.
À ces deux collectifs féminins cruciaux pour la vie tonique de Dialogus, je dis respectueusement: Chapeau Bas.
Q- Je reprends vigoureusement ce touchant hommage!
Dans notre prochaine entrevue, nous aborderons le personnage fictif et son traitement chez Dialogus.
Catherine Bourgault – Février 2005
DIALOGUS
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