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Les Héritiers de Frankenstein


Mercredi le 17 avril, 2002

Jean Bergeron
Trait d’union, 2002, 204 pages

Qui sont ces héritiers ? Eh bien, les hommes de science d’aujourd’hui, c’est-à-dire des hommes et des femmes comme vous et moi ; donc, par définition, des êtres « subjectifs » : « Comme les artistes, il y en a des bons et des mauvais, des sages et des extrémistes, et on trouve parmi eux un peu de génie et beaucoup de médiocrité. » (p. 56) Fi de ne jurer que par la science ! Retrouvons notre sens critique, notre gros bon sens ! Vite, avant qu’il soit trop tard… Avant que les OGM aient irrémédiablement envahi nos assiettes ; avant que les clones aient déjà grimpé dans nos lits, peut-être, sait-on jamais ?

Le sujet n’est pas facile. Plusieurs aspects sont techniques, hautement scientifiques, justement. Qu’à cela ne tienne, Jean Bergeron nous rejoint à chaque ligne grâce à un langage clair, imagé, dont l’humour se fait souvent sarcastique… pour notre plus grand plaisir !

Tout d’abord, la tentation. Les cellules souches sont des cellules réparatrices ; en nombre insuffisant, toutefois, elles n’arrivent plus à faire leur travail. Cloner ces cellules et les injecter par milliers dans l’organe malade de leur propriétaire légitime serait « l’équivalent d’une restauration à neuf ! Dans cette application, le clonage ne fait qu’assister le travail de la nature. » (p. 48) Mais… Car vous vous en doutez, il y a un mais ; il y en a même plusieurs. Dans la première partie, les arguments strictement scientifiques avancés par l’auteur érigent eux-mêmes l’épée de feu des anges gardiens du paradis terrestre ! Dans la deuxième partie, Jean Bergeron aborde les questions de morale et d’éthique, équivalent du long dialogue entre le Serpent et Ève…

Notre démarche « moderne » me rappelle diablement, en effet, le choix mythique d’Adam et Ève en face de l’Arbre de la Connaissance… Trop de curiosité — et surtout pas assez de sagesse — risque de nous mener à notre perte. N’est-ce pas là, d’ailleurs, le sens du mythe ? « Ne reste pas roi bien longtemps qui détruit son royaume. » (p. 67) Dans cette optique, le clonage humain me paraît s’apparenter davantage à l’autre arbre, dit Arbre de Vie ; celui par excellence auquel il nous est interdit de toucher… Images que tout ça, bien sûr ! Mais peut-être aussi enseignement par l’image… Saurons-nous en tirer profit ?

La pensée de l’auteur est intelligente et articulée. On aimerait poursuivre avec lui, de vive voix, la réflexion qu’il nous propose. Quant à son style, je l’aime sans réserve ! Je me suis régalée de ses notes de bas de page, où il rive d’avance son clou à l’impertinent qui oserait soulever une objection pointue à une argumentation globale ! Il a du mordant, en voici un exemple : « La récupération des ordures ménagères est sans conteste une mesure absolument essentielle à la survie de notre écosystème. La récupération scientifique par malhonnêteté intellectuelle est, quant à elle, tout simplement ordurière. » (p. 149)

J’endosse également la conclusion de l'auteur : le questionnement moral actuel doit passer « par plus d’éducation en vue d’une meilleure démocratisation du savoir. » (p. 171) Les lois et les normes bioéthiques doivent s’étendre à tous les « Organismes Gênants Moralement » (OGM) ! « Aussi utiles soient-elles, nous pouvons et nous devons renoncer temporairement aux technologies qui n’ont pas subi l’épreuve du temps. » (p. 171) Face à des questions impliquant le sort de l’humanité, c’est en effet sagesse de « prendre son temps » ; nous le devons à nous-mêmes et à nos descendants.



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