C’est avec grand intérêt que j’ai lu « Et si nous inventions notre vie? » de Jacques Salomé. Constitué de textes choisis parus dans Psychologie Magazine, le « grand jardinier des mots » nous invite à des méditations humanistes à la hauteur de son talent. Nuancés et remplis d’espoir, ses propos sont parfois dénonciateurs sans être fatalistes, réalistes tout en étant quelquefois poussés vers l’utopie. Qui en voudrait à Jacques Salomé, à part quelques marchands de guerres, d’espérer un monde où la communication entre les êtres se ferait limpidement, dans des relations où la tolérance et l’empathie seraient aux premières loges? Cette utopie d’enseignement de la communication, cultivée dès l’enfance dans des programmes éducationnels à la maternelle et au primaire, serait la voie qui mènerait à l’harmonie dans nos échanges. J’ose croire que l’utopie de Jacques Salomé se réalise un jour et que nous serons plusieurs à y adhérer. Nous pourrions alors dire, ensemble, « Et si nous inventions la vie? », pour faire contrepoids aux pollueurs de cœurs et de planètes.
L’élan de vie de Jacques Salomé est animé par une énergie et un amour qui nous propulsent à des « oser dire », des « oser faire » qui viennent jalonner et créer nos vies. Nous devenons les artisans et les responsables de nos « agir » au présent. Si nous sommes attentifs à nos expériences et à nos attentes, nos chemins se dessinent dans les voies de nos talents et de nos aspirations. C’est à ce moment que la plénitude de la vie nous rejoint et que le courage trouve sa récompense. Nous renforçons du même coup notre système immunitaire physique, laissant moins de prise aux somatisations.
Les mots, pour Jacques Salomé, sont ressentis, pensés, analysés, décodés et embellis dans un langage parfois poétique, mais sans perdre de leur justesse. Au contraire, ils se démarquent des sens habituels, ce qui me touche davantage. Dans le texte, « Les mots de ma jeunesse », Jacques Salomé conclut : « les mots soudain rajeunis de ma jeunesse, quand je les entends parfois dans la bouche de l’un de mes enfants ou dans celle d’un proche, quand je les lis dans un livre, ces mots ont gardé le pouvoir de soudain allumer l’espoir en moi d’une vie qui vaut la peine d’être vécue. »
Pour relever le défi de la communication harmonieuse de Jacques Salomé, il faut d’abord avoir le respect de soi pour oser la liberté de s’affirmer et accepter d’être désapprouvé. Dans l’affirmation, il y a le droit que l’on s’octroie d’être « soi-même ». Cela implique également l’agrandissement de notre qualité de vie et le droit de la protéger. Il faut aussi savoir se remettre gentiment en question afin de demeurer ouvert à la création de nouveaux éléments de développement de notre « moi ». Bien communiquer avec l’autre, c’est d’abord savoir bien communiquer avec soi-même dans la communication intrapersonnelle. C’est bien connaître sa topographie intime. Jacques Salomé nous rappelle que nous sommes responsables de la vie qui est en nous. Il faut « prendre le risque de nous rencontrer dans nos dimensions multiples, quand nous lâchons la peur des jugements et le poids des conditionnements ». Le jardinier nous partage ses « façons de faire », nous propose, entre autres, de donner un petit nom familier à notre saboteur préféré, afin de mieux neutraliser des pensées négatives envahissantes, dévoreuses de présent. On s’adresse ainsi aux intrus afin de leur rappeler leur importunité. Dès qu’ils sont chassés, on peut retourner à la vie, à sa vie. Le jardinier nous raconte qu’il a cohabité longtemps avec Arthur, un artisan de pensées négatives, à qui il donnait congé afin de récupérer sa quiétude.
Chaque rencontre avec l’autre est également ponctuée par une distance variant avec chaque individu à chaque rencontre. La main que l’on serre, la caresse, l’étreinte d’une personne intime se délimitent à chaque rencontre. Comme le dit si bien l’horticulteur des mots : « la bonne distance est à inventer à chaque rencontre ». Dans son texte « Je n’ai pas vu ma mère vieillir », Jacques Salomé me touche profondément en décrivant la proximité avec sa mère durant les dernières années de sa vie : « Je n’osais lui dire : ”Je te regarde, je te bois des yeux. Je fais encore le plein de toi, justement, tant que tu es là. (…] Les derniers mois, tel un bébé en adoration devant sa mère, je respirais son visage, je buvais ses yeux, je protégeais ses mains, je tentais de ralentir l’usure du temps.” »
Jacques Salomé nous invite à réfléchir à la banalisation des marques d’intérêt, des gratifications ou des compliments reçus. Cette tendance banalisante se généralise, perpétuant des estimes de soi bafouées et des pertes de sens au travail et dans l’intimité. L’accent que met notre monde sur la performance économique est à ce point prioritaire que la productivité, les rendements des portefeuilles d’actionnaires submergent la croissance de la qualité de vie et normalisent la pollution des cœurs et de l’environnement. Les éloges aux défunts sont certes nobles et pleins de bienveillance, mais ceux aux vivants devraient se multiplier pour maintenir la beauté de l’amour.
Pour garder bien vivante la communication entre personnes, le jardinier des mots et du cœur propose une mobilisation des parents et des professeurs pour qu’un jour on enseigne la communication à l’école. Elle permettrait l’échange et l’accès plus imprégnés à la conscientisation des conséquences des abus, des manipulations, des violences et des intolérances. La réflexion et la pacification auraient alors préséance sur les dénigrements, les harcèlements et les guerres de pouvoir. Utopie? Peut-être. Pour beaucoup de politiciens mensongers et avides de pouvoir, sûrement. Si nous faisons des pressions sur nos élus pour que soient respectés les accords de Kyoto, pourquoi ne pourrions-nous pas développer une mouvance pour le respect de l’humain et de la vie? La charte de vie, c’est pour quand? Jacques Salomé nous propose le passage de SAPPE (sourd, aveugle, pernicieux, pervers et énergivore) à la méthode ESPERE (énergie précise pour une écologie relationnelle essentielle). Le jardinier penseur devient jardinier proposeur et constructeur. Il s’entoure de personnes ayant appris à aimer l’amour et partage avec ceux qui veulent l’entendre, des pistes qui les amènent aux mêmes sommets.
Force est de constater que l’écoute et l’empathie n’ont pas la cote. Elles sont détrônées, entre autres, par les jugements découlant d’émissions radiophoniques et télévisuelles. Certains animateurs scatologiques nourrissent un auditoire en dénigrant sadiquement et publiquement des « invités », tout comme cela se déroulait lors des spectacles d’arènes où des esclaves livrés aux lions faisaient le bonheur des foules voyeuristes. Les phrases assassines abaissent, humilient, détruisent, incubent le désir de vengeance. L’on ne se surprendra pas, alors, de la montée du suicide et de l’homicide si les concepts destructeurs l’emportent sur la communication respectueuse. Jacques Salomé croit aux forces de l’amour pour y faire contrepoids. C’est pourquoi il nous invite à combattre la pauvreté extrême et ses trois complices préférées : la violence, la faim et la maladie. À cela, s’ajoute son espoir d’abolissement de la pauvreté relationnelle, présente dans les pays mieux nantis. Pour lui, ces deux types de pauvreté constituent les maladies les plus graves.
À ceux qui veulent préserver l’espoir d’un monde meilleur, le grand jardinier suggère que l’apprentissage et le perfectionnement de la communication saine s’inscrivent dans quatre démarches centrales : demander, donner, recevoir et refuser. Sans subir, il faut avoir le courage d’être soi en s’affirmant, tout en accueillant l’autre dans sa différence. Il faut équilibrer « donner » et « recevoir » dans une communication où les vérités sont dites sans toujours être politiquement correctes. L’écoute que l’on se donne mutuellement est alors pour beaucoup d’entre nous des « essentiels » incontournables à l’amplitude de la saine communication. Les guerres de pouvoir laissent alors place aux compris et aux compromis empêchant que nous devenions tous des victimes. Dans l’échange d’empathie réciproque, les manipulations deviennent non grata.
Jacques Salomé rappelle aux amants de la communication l’importance du respect des enfants, les piliers de son utopie. Beau pari. Bon pari. Le jardinier nous invite à les recevoir, les accepter, les entendre tels qu’ils sont en se montrant à la hauteur du référent solide que nous devons être. Il ne faut pas leur laisser croire, en contrepartie, que tous leurs désirs sont réalisables. Certains doivent demeurer à l’état de désir. Sans les enfants, sans respect de leur unicité, point de concrétisation d’une amélioration de la communication. Avec les enfants, l’utopie a une chance de devenir réalité et de dépasser la pensée chimérique.
Dans son texte « La demande la plus importante », le semeur de réflexions continue ainsi l’éloge de la communication : « Je ne te demande pas d’être compris, je te demande de m’écouter. Je ne te demande pas d’être d’accord, je te demande de m’entendre ». S’ensuit une réception ou non de nos dires. Il faut savoir accueillir le oui ou le non de l’autre en reconnaissant sa spécificité et nos libertés d’être. Alors, la communication se concrétise dans des actes d’amour, d’accueil et de réciprocité.
La communication et l’écologie relationnelle découlent de notre relation à la nature, à la vie : présence, respect, responsabilité. Elles s’inscrivent dans une démarche des sensibilisés vers une planète plus humaine, l’abolissement de la pauvreté, la restitution de la dignité aux harcelés, des services de santé et d’éducation pour tous, la dépollution et l’utilisation d’énergies plus respectueuses de l’environnement. Nous pourrons alors passer de la culture de maltraitance à celle de bientraitance. C’est avec cette habileté de communication saine et nourrie qui tient très à cœur au poète psychosociologue, que les humains sensibilisés peuvent penser ensemble à un mieux-être. « En devenant un agent de changement pour moi-même, je deviens un agent de changement pour autrui. Je deviens, par là même, au sens profond du terme, un être social capable parfois de s’engager pour des changements écologiques à dimension planétaire. »
Pas facile de vivre l’impuissance quand l’écolo des cœurs est confronté au présent pollué. Il s’accroche. Il demeure lucide. Il reconnaît ses limites. Il garde par-dessus tout l’espoir d’un avenir meilleur pour nos enfants et nos petits-enfants. Au bout de son chemin, il veut mourir en possession de cette ultime lucidité, tout en restant responsable de ses choix de vie. Sa grande intégrité nous inspire et, je l’espère, nous inspirera encore très longtemps pour parvenir à une communication salvatrice et élargie à laquelle j’adhère.