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| La complainte du dollar - Texte intégral |
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Dimanche le 09 août, 1998 |
La complainte du dollar.
Michel Bernard et Léo-Paul Lauzon, août 98.
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Soutenir une chose et son contraire.
Jour après jour, on doit supporter la lancinante complainte du dollar. La sophistique économique peut affirmer à la fois une chose et son contraire .
Les uns nous disent que la Banque du Canada doit soutenir le dollar en augmentant les taux d'intérêt, les autres disent que ce serait la dernière chose à faire. Les uns parlaient de descente aux enfers , d'autres de bénédiction, sans parler de ceux qui, en méprisant les Mexicains, ont parlé de peso canadien, de huard qui bat de l'aile, qui perd des plumes, qui coule, etc.
Chrétien parlait de la " piasse " à 60 cents américains du Québec indépendant ; aujourd'hui le dollar est à quelque 66 cents et il dit que cela n'est pas grave : nos exportations et notre industrie du tourisme seront encouragées : on dépensera chez nous plutôt qu'à l'étranger.
On ne s'entend même pas sur les effets, à savoir si la chute du dollar est mauvaise ou non pour l'économie. C'est une belle démonstration du peu de prise du discours économique sur le réel, discours qu'on nous présente pourtant comme la vérité du système.
Il y a même Milton Friedman qui prophétise une récession : " les premiers trimestres de la plupart des récessions ont été perçus par l'ensemble des analystes d'alors comme la poursuite le la prospérité ." L'ensemble des analystes y compris les économistes.
Les boules de cristal et les cartes du ciel sortent des placards.
Toutes les Jojo Savard de l'économie ont donc sorti leurs boules de cristal et leurs cartes du ciel. Évidemment, ils ne retiennent que ce qui accommode leurs intérêts personnels et ceux de leurs patrons.
Ceux qui demandent perpétuellement la réduction drastique des impôts ont présenté cette solution comme un remède ; ceux qui font de l'argent en prêtant ou en vendant des titres ont demandé la hausse des taux d'intérêt ; ceux qui demandent l'abolition des programmes sociaux ont accusé les dépenses publiques ; d'autres esclavagistes ont demandé l'abolition du salaire minimum pour faire de l'argent avec les " working poors " comme dans le modèle américain.
Le Bloc Québécois n'a pas résisté à la panique : plutôt que d'attendre la correction, il a demandé un budget d'urgence pour réduire les impôts afin de stimuler l'économie et en même temps la hausse des intérêts… ce qui annule l'effet stimulant des réductions d'impôts
La faute aux travailleurs qui volent les patrons.
D'autres ne peuvent s'empêcher d'être bêtement prophétique. Les pro-patronaux ont imputé la faute aux travailleurs qui volent leur paie aux pauvres patrons bien sûr : selon Alain Dubuc, c'est la faute aux rigidités, aux employés surpayés, à notre manque de productivité, c'est-à-dire au manque de flexibilité dans nos lois du travail, nos réglementations, au maintien d'un salaire minimum : " Ce n'est pas avec des taux d'intérêt qu'on y arrivera, mais en travaillant à créer les conditions propices à la croissance, par exemple en réduisant le fardeau fiscal et en éliminant les rigidités ."
Il a brisé une tradition : il a oublié de mentionner " l'instabilité politique ". Il va se reprendre, soyez sans crainte ! D'après vous, les hausses de productivité des dernières années ont-elles été passées aux travailleurs par des augmentations de salaires, aux consommateurs par des baisses de prix ou aux patrons par les hausses des profits ? Vous connaissez déjà la réponse.
C'est la crise ! Faites sacrifice !
La richesse nous sort par les oreilles : la nature ne peut supporter à long terme notre taux de croissance et notre modèle n'est pas généralisable à l'ensemble de la planète et sur une longue période de temps. À un moment donné, il faudra apprendre à vivre. Le PIB baissera, la demande pour le dollar baissera…et tant mieux, tout le monde sera plus heureux ! Pour l'instant, les économistes opposent encore un homme aux désirs illimités à une nature avare… on en est encore à ouvrir des méga-porcheries près des rivières. La productivité des entreprises a augmenté de 2,9% en 1997 : le Canada enregistre son plus fort taux de productivité depuis 1984. Aux États-Unis, ce fut seulement de 1,8% . Les ventes de détail ont progressé de 6,3% au cours de la dernière année au Canada. Cela n'a pas empêcher affairistes et politiciens de nous livrer leurs élucubrations moralisantes, de demander des baisses d'impôts pour " donner confiance aux consommateurs… " Aie! Avec 6,3% d'augmentation sur une consommation déjà délirante, c'est pas le manque de confiance qui règne. Faudrait-il avoir quatre automobiles par famille? Où est la crise ? Il n'y a qu'une crise de répartition des richesses !
Hausser les taux d'intérêt : du déjà vu.
Le Canada exporte plus de marchandises qu'il en importe, les étrangers doivent nous payer en dollars canadiens et cela crée une demande pour notre dollar, le poussant à la hausse (toutefois, la crise de l'Asie a réduit nos exportations de matières premières). Mais inversement, nous avons une grosse dette publique détenue par des étrangers, nous devons leur payer des intérêts en devises étrangères et cela crée une demande pour les devises étrangères les poussant à la hausse par rapport au dollar (c'est le même phénomène lorsque des filiales canadiennes doivent payer des dividendes aux compagnies mères américaines, ex. les pétrolières). Déjà les américains souffrent de la trop forte valeur de leur devise, les compagnies américaines exporteront moins, le Dow Jones baissera, le taux de change aussi et l'équilibre reviendra. Si on augmente les taux d'intérêt canadien, on créera une demande pour des actifs en dollars canadiens dont la valeur s'élèvera, mais on exportera moins et le dollar baissera à nouveau, etc.
Mais attention, si on s'amuse à monter successivement les taux d'intérêt pour le plaisir d'avoir un dollar élevé, il faudra se rappeler ce qui est arrivé de 1989 à 1995 alors que les taux d'intérêts canadiens ont été plus élevés que les taux américains. Rappelez-vous, le dollar canadien valait 86 cents US en 1990. Le voyage à Plattsburg ne coûtait pas cher mais une grande masse des chômeurs ne pouvaient y aller. Cela avait réduit les exportations et déprimer la demande intérieure. Pierre Fortin et Lars Osberg évaluent le coût de la politique de haut taux d'intérêt de la Banque du Canada à 475 milliards en perte de production de 1989 à 1997 . Maintenant, on se plaint parce que les taux d'intérêts américains sont plus hauts. Certains disent qu'une hausse significative des taux d'intérêt et du dollar canadiens favoriserait l'importation de biens de production par les entrepreneurs canadiens. Mais que feraient-ils de ces équipements si l'économie est freinée par les haut taux d'intérêt ?
Certains en profitent, toujours les mêmes.
Les banques canadiennes ont augmenté leurs gains de change de quelque 30% depuis la chute du dollar. Des gains de change de 688 millions de janvier à juin 1998 dont 245 millions pour la Royale . Elles se font tellement concurrence qu'elles viennent d'augmenter en chœur leurs taux d'intérêt. C'est bizarre n'est-ce pas ? Quelque soit la nature des événements, les riches réussissent toujours à ponctionner les travailleurs via cette clé qu'est la détention du capital. C'est la seule chose de certaine dans l'économie capitaliste. Les travailleurs doivent entretenir une minorité stérile qui se vautre dans une richesse inouïe et outrageante.
Les voies impénétrables de l'économie.
Une journée on est bons, le lendemain on est des pas bons parce que des spéculateurs se sont cassé la gueule dans des pays dont on entendait peu parler avant la mondialisation, parce que les capitaux en quête de rendement facile ont afflué en trop grande quantité provoquant un surinvestissement en Asie du sud-est ou parce que les banquiers ont déconné au Japon, etc.
On a même dit que la petite reprise du dollar canadien du 28 juillet était du aux rebondissements de l'affaire Monica Lewinsky. On l'avait d'abord attribuée à la conférence de presse de Paul Martin sur la force fondamentale de l'économie canadienne. Toutes ces explications byzantines sont passées à côté : le redressement avait plutôt sa source dans les suites juridiques d'une affaire de quéquette présidentielle. Ce sont là les chemins obscurs de l'économie ressassée par les spéculateurs. On dépense des centaines de millions de dollars pour tergiverser sur un " taillage de pipe " alors que des dizaines de milliers de personnes crèvent de faim, de la guerre, ou de catastrophes naturelles ailleurs sur le globe. C'est pas grave, ça entre dans le calcul du PIB. Ici, Landry nous a dit que la tempête de verglas a augmenté le PIB et a activé l'économie. On s'est enrichi en revenant à la situation de départ, en réparant les dégâts… Les marchés financiers sont déconnectés de l'économie réelle : tout le monde sait ça, le dollar devrait être à 75 cents américains! Mais l'économie, elle, est déconnectée de la réalité.
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