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(151) Albertine Sarrazin
 

Lundi le 16 juillet, 2007


Du 13 au 20 juillet 2007 je serai en vacances (afin de me reposer de mon épuisante retraite…). Je ne produirai donc pas de chroniques élaborées ; cependant, je vais vous offrir des textes qui devraient vous intéresser et vous amuser et qui devraient, aussi, vous permettre de découvrir des sites Internet intéressants. Bonne lecture donc !

UNE VIE COURTE ET INTENSE.

Vous allez retrouver ce texte, ainsi que plusieurs autres tout aussi intéressants, sur le site Internet Le Libraire, Portail du livre au Québec.

Il y a 40 ans, le 10 juillet 1967, Albertine Sarrazin s’éteignait.

Une vie comme un roman et un fracassant début dans la vie littéraire trouvaient comme mauvais final une mort à l’ar- rachée sur une table d’opération.

À 29 ans, Sarrazin passait « de l’autre côté du Chronomètre ». Elle a laissé derrière elle ses gosses, comme elle les appelait, ses romans L’Astragale, La Cavale et La Traversière.

Celle qui rêve depuis toujours d’être « ôteur » n’y aura goûté qu’un tout petit deux ans. Découverte par les Éditions Jean-Jacques Pauvert, c’est avec la publication simultanée de L’Astragale et de La Cavale, en octobre 1965, que ce petit bout de femme entre en littérature. Succès immédiat.

À Paris, quelques jours suffisent pour épuiser les deux titres. Sarrazin a su créer « ce mélange de calligraphie et de gribouillis, d’argot et de Marie-Chantal, d’ordure et de poème » qu’elle espérait. En édition de poche seulement, on compte 760 000 exemplaires vendus de L’Astragale, 520 000 de La Cavale et 290 000 de La Traversière.

Sa vie est dans ses romans : ses prisons, mauvais coups, amitiés et amours. Une autofiction à peine romancée, « à la première personne et dans la vérité, puisque je ne suis bonne qu’à me raconter », relevée par la gouaille de sa plume et par un vécu peu commun.

Enfant de personne

Albertine, abandonnée à la naissance, est élevée à la dure par des parents adoptifs déjà âgés. Elle déteste son père, Le Colonel, un médecin d’armée alcoolique. Celle qu’elle appelle "Mother", plutôt bé- gueule, lui donne à peine plus d’attention.

Albertine gardera toujours la nostalgie de sa famille biologique. Elle ne saura jamais que son père adoptif, qu’elle déteste, est son vrai père. Sa vraie mère? Probable- ment la bonne, renvoyée alors que la grossesse devient visible. C’est l’enfant de l’adultère que "Mother" doit élever. Une enfant brillante et vive, mais turbu- lente, indépendante d’esprit. Pour la casser, Le Colonel prend les pires moyens. Grâce à ses contacts, il obtient d’un juge la « correction paternelle » : le droit d’un père de mettre son enfant en prison. Pour son bien, croit-il. À 15 ans, escortée par les gendarmes, Albertine entre au Bon Pasteur. Sans rai- son. Sa première prison.

« Ma seule grande erreur fut de m’évader. Une fois là, pas de remède, c’est la chute libre... » À 16 ans, elle est de sortie pour ses examens scolaires. L’occasion est là : elle fugue.

Enfin, voir Paris! Éblouie, elle y apprend la débrouille, et à se servir des hommes. Petits vols de pommes et croissants pour manger, un peu de prostitution pour l’argent.

Son allure espagnole et ses yeux de biche plaisent. Après six mois de ce régime, elle veut plus, plus vite. Avec une amie, elle tente un hold-up. Les deux jeunes filles, armées d’un revolver volé au Colonel, braquent le magasin Les Robes de Claude.

Dans l’énervement, un coup part et la caissière est blessée. Fran- ce-Soir fera ses délices des « Filles-gangsters de l’avenue Mac-Mahon ». Et le bal des captures, évasions, libérations, vols, prostitution commence pour Albertine avec une con- damnation à sept ans de prison. Chez les petites délinquan- tes, Albertine s’encanaille, s’endurcit.

« Le vol c’est comme l’amour, c’est des gestes et parfois l’éblouissement au bout, ça se fait en silence, la nuit, au chaud des maisons ou sous la bienveillance des étoiles, c’est Noël et le Père Noël n’a jamais écrit ses mémoires. Le vol c’est aussi la tête coupée ou trouée, la vie tout à coup vidée comme des étriers, ou lentement comme du sang, si l’on ra- te la montée en l’air [...] » La Traversière.

Elle aime des femmes, déteste la geôle. Une autre évasion, celle racontée dans L’Astragale, lui fait rencontrer l’amour. Julien, de 13 ans son aîné et tout juste sorti de taule, ramassera au bord de la route une Albertine toute brisée d’avoir sauté le rempart de dix mètres de la maison d’arrêt. Elle y perdra un os du talon qui la laissera boiteuse. Elle y gagnera un homme.

Une vie comme un roman

De cavales en captures, Julien et Albertine rêvent plus souvent du « Nous » qu’ils n’y vivent.

Les lettres échangées les lient au-delà des grilles. Parfois bafouilles intermi- nables, parfois biftons de prison écrits sur du papier de chewing-gum et sortis en douce. Ils développent un sabir codé, tant pour économiser l’espace papier que pour déjouer la censure des gardes.

La prison, ironiquement, laisse à Albertine tout le temps pour écrire. La Cavale et L’Astragale y naîtront, d’un seul jet, sans ratures. Plus tard, quand le succès com- mandera un troisième livre, Albertine fera mettre des bar- reaux à la porte de la pièce de la maison où elle travaille à La Traversière.

L’amour, la carcasse, la mort

Les années de captivité sont des années de froid, de priva- tions. Plus quelques accidents lors des coups de fou. L’em- preinte est dure : « J’ai été gâtée dans l’ensemble : arcade sourcilière et poignet, fracture du crâne, résection du cubitus et vissage du carpe au vitalium, l’astragale qui, s’il marche bien en vitrine ne veut plus rien savoir pour marcher dans la rue et va me valoir une greffe [...] En attendant, je porte une espèce de botte orthopédique du genou à l’orteil. »

Albertine garde souvent le lit, s’aspirine à mort. Le pire des maux : elle est stérile. Ses seuls gosses, à jamais, seront ses livres. Alors qu’elle voudrait tant racheter son enfance d’adoptée. Effacer en aimant un enfant ce père ira jusqu’à révoquer l’adoption. Effacer sa mère qui refusera de lui adresser la parole après une énième condamnation et lui collera un avocat aux semelles lorsqu’elle craindra que l’histoire sordide familiale ne soit tartinée en roman. Mais on s’habitue à tout :


« J’ai l’idée un peu morbide que j’ai besoin de malheur pour ne pas être malheureuse... et puis il vient un petit soleil, un panier de framboises, et tout est clair, et ainsi passe la sai- son. » Et avec la sortie des livres, les peines purgées et les carnets de trique rangés, les saisons, en effet, passent mieux.

Pour la première fois, Julien et elle résistent à l’appel des rapines et de l’adrénaline. À rester ensemble, pas chacun dans son ca- chot. Elle a 28 ans. Ce sont maintenant les séances de signature et les entrevues qui l’occupent. Le plaisir d’écrire demeure assez fort pour compenser « tous les admirateurs, gribouilleurs et tapeurs qui passent ma porte. Que c’est fastidieux la gloigloire ! ».

Le bonheur semble possible. Mais le corps, trop marqué, ne suit pas. En 1967, Albertine reçoit la greffe pour son talon. Elle ne se remet pas. Elle retourne sur le billard pour se faire enlever l’appendice, on lui trouve sur la table des bacilles de Koch et on lui enlève une trompe de Fallope. Elle sent ses morceaux tomber, et prévient Ju- lien : « flirter avec la mort étant quand même de plus en plus risqué pour moi, je veux te dire que ça ne pourra jamais être qu’un flirt, une passade plus ou moins longue et sommeillante et que je t’attends, comme tu m’attends, de l’autre côté du Chronomètre. » Fièvres et douleurs ne la quittent plus. Re-bistouri, pour la troisième fois en six mois : néphrectomie, hop ! un rein en moins. Et cette fois, par connerie médicale, incompétence dévoilée plus tard devant la justice, elle y res- tera.

Julien reste amoureux de sa "Sarrazinne". Il se consacre à la promotion et l’édition de son œuvre. Une fondation est ins- taurée. De sueur et de volonté, Julien arrive à maintenir, pour un temps, la mémoire vive d’un auteur disparu trop tôt. Al- bertine Sarrazin repose dans un tombeau de galets cons- truits par son mari, au cimetière des Matelles. Elle laisse der- rière elle, outre ses romans L’Astragale, La Cavale et La Tra- versière une importante correspondance et des journaux de prisons.

Toutes les citations sont extraites de Lettres de la vie litté- raire (1965-1967), d'Albertine Sarrazin.

Liens :

- Site crée par Jacques Layani, biographie d’Albertine Sarrazin.

- La page sur Albertine Sarrazin sur Wikipédia.

Merci d'être là et à la prochaine. Gilles.
Les chroniques de Gilles # 151.

Sources des photos et avatars :

- http://membres.lycos.fr/ainsidire/layani.html

- http://www.livrenpoche.com/

- http://www.lalivrophile.net/

- http://www.universitadelledonne.it/


© Herodote.net
 
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