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La Butte à Mathieu (2)
 

Mercredi le 09 novembre, 2011


Je suis en train de lire (et de regarder) le magnifique livre La Butte à Mathieu. D'une part parce que, ayant passé mon enfance et mon adolescence à Sainte-Agathe-des-Monts, j'y suis allé plusieurs fois. D'autre part parce que cette lecture constitue un voyage historique débutant dans le Québec des années 50.

L'oeuvre est d'une qualité telle que je lis chaque texte au moins deux fois et que je ne me lasse pas d'en regarder les photos et documents d'archive.

Si vous aimez l’histoire -  notre histoire – celle d’il n’y a pas si longtemps, qui est contemporaine de l’arrivée de la télévision, et si vous aimez les anecdotes, simples et savoureuses, alors procurez-vous La Butte à Mathieu; vous ne serez pas déçus.

Avec l'aimable autorisation des Éditions VLB, voici la préface de Jean-Paul Filion; un texte d'une beauté émouvante.



« Au commencement était la Butte à Mathieu 

Toujours à la barre d’un bateau octogénaire que la mer a eu la bonté d’endurer, me faire demander d’écrire ce que représente pour moi la Butte à Mathieu, née à Val-David en 1959, c’et un peu beaucoup venir tordre le bras de ma mémoire. Une mémoire qui, pourtant, déborde pour cause de trop-plein vu son âge avancé. 

Un intrépide loup de mer, de ciel ou de terre, par l’habitude qu’il a d’avoir à toujours lancer ses yeux dans mille directions pour des raisons de savoir-durer, peut très bien accepter sans rechigner de raconter au monde des alentours des choses connues et vécues au temps de ses premiers matins d’avant l’eau du large. 

La Butte à Mathieu ?... C’est un lieu que j’ai envie de baptiser à l’aide de trois noms : Boîte-Cabaret-Théâtre. Une sorte de chapelle conçue à même un genre de maison à lucarnes sortie d’un autre siècle. Toute en bois des pieds à la tête, couleur charcoal, avec des veines dévorées par le temps. Dans mon rétroviseur je revois nettement une grosse cabane dont la première vocation fut d’avoir servi de boîte à portes et châssis avant de servir de boîte à paroles et musique. 

C’est par pur enchantement que j’y ai chanté en 1965. Les curieux veulent-ils vraiment savoir la couleur d’un événement, pour moi historique, qui m’a permis de plonger dans une eau de source des plus naturelles, une eau qui a su m’apprendre à rouler mes rêves jusqu’à un certain fleuve capable de mirer un ciel taillé à ma mesure ? Comme a déjà dit René Lévesque : « Attendez que je me rappelle… »
 
Au lendemain de 1960, j’étais un revenant de Paris portant trois bébés littéraires dans les bras. Trois trésors intimes qui furent proposés à l’espace public pour fin de connaissance : un téléthéâtre La grand-gigue, un recueil de poèmes Demain les herbes rouges et un roman Un homme en laisse, qui fur honoré par un prix inespéré de la Belle Province, prix offert des mains mêmes de M. Georges-Émile Lapalme. Ces bébés ont tous eu ceci de bon qu’ils ont contribué à mon retour à la chanson. Pour la compréhension, voici  comment : avant Paris, j’vais remporté le grand prix de la Chanson Canadienne avec La folle et fait un microsillon de 14 chansons chez Pathé-Marconi, un long jeux sur lequel ma voix craintive avait laissé ses traces avec des titres comme La Pitro, C’est mon œil, Ce grand amour, La parenté, etc. Àprès Paris et ses expériences vécus à bout d’espérance et d’innocence, j’ai retrouvé Montréal comme on se retrouve devant une fourmilière. Ayant alors senti l’immense besoin d’un grand coup de pied – envers et contre tout -, j’ai sorti ma guitare de son coin de pénitence et lui ai demandé de faire le miracle d’accompagner quelques nouvelles chansons : quelques-unes exprimant mon nouvel amour pour une femme tombée du ciel et quelques autres exprimant mes bonnes vieilles racines outaouaises. (Écrits à la faveur d’un souffle rafraîchi, ces nouveaux poèmes chantés s’étaient vu donner les plus beaux titres : Tu m’as mis au monde, En ton pays, Le carême s’en vient, La grondeuse…).
 
Le miracle de ma guitare s’étant produit, voilà qu’un vent frais a traversé mon corps jusqu’à le propulser, sans plus d’avis, sur la scène de la Butte à Mathieu. Comment comprendre que le seul mot « poésie » puisse à ce point vous motiver ? Il est vrai que dans ma caboche, je me disais : « Si Claude Léveillé et Raymond Lévesque sont passés par là, c’est pas une raison pour qu’ils me fassent de l’ombre. » Alors, j’ai sauté, comme pour une clôture. 

Ce soir-là, Gilles Mathieu m’avait rassuré : « Ça va être plein… Le monde t’attend avec tes nouveautés. » Sur la scène minuscule d’une vraie boîte à chansons, ce fut le moment terrible d’une totale mise à nu. La salle était pleine pour vrai… Avant qu’on souffle les chandelles et qu’on éteigne les fanaux agrippés aux murs, je voyais des visages connus comme les Miron, les Giguère, les Bellefleur, et cela m’enrichissait de papillons. Pas de chaise, à la manière de Félix Leclerc, debout comme Harry Belafonte, micro branlant sous le nez, comme il se doit, maigre rayon de soleil tombant du plafond. À ma droite, Pierre Brabant, collé à un piano sans queue, faute d’espace ; presque dans mon dos, Michel Donato, accoté sur une contrebasse cent fois plus grosse que ma guitare. Et, à défaut de velours, un rideau de coton noir en toile de fond. Voilà, sans rire, le portrait réel, sans maquillage ni menteries, d’un tour de chant donné avec le meilleur de mon cœur en feu.
 
Soirée mémorable pour un jeune barde encouragé par un public en or, mes pensées ayant été chantées sans jamais prendre le champ… Et le tout s’étant terminé par la rigolote Parenté offerte en prime grâce à Jacques Labrecque qui s’était glissé en coulisse, à mon insu, et avec la seule intention de me pousser sur la scène pour que je donne en rappel sa chanson préférée. 

Au commencement était la chanson québécoise mariée à la Révolution tranquille de Jean Lesage. Par la divine inspiration d’un jeune rêveur fou des Laurentides, Gilles Mathieu, Dame Poésie ouvrait enfin la voie de la voix lyrique à de nombreux talents en herbe, lesquels, pour la plupart, ont grandi jusqu’à la célébrité. La Butte à Mathieu… Mère patrie, Mère porteuse, Mère de famille. Elle fut, à mon sens, le sein béni, le temple premier qui donna vie à cent boîtes à chansons à travers tout le Québec : La Pointe au Café, Le Chat Noir, La Résille, La Source, La Roche à Veillon, La Maison du Pêcheur, La La-La-La. Des boîtes sans boisson, décorées de filets de pêche, de cruches de grès, de nappes à carreaux, de bouteilles de Chianti coiffées d’une incontournable chandelle bavant sa couleur à profusion que veux-tu. 

La Butte… Hommage au souvenir lumineux qu’elle m’a laissé en héritage. Ce soir-là, encore une fois, quand j’y ai chanté mes balbutiements, ciel merci, j’étais quand même conscient de quelque chose qui planait plus haut que l’air ambiant de la boîte. Je me souviens. C’était profond. Ça jasait fort par en dedans de ma poitrine. J’essayais, je le jure, de me donner l’assurance que la chanson pouvait avoir le don de voyager plus loin que le public devant elle, plus loin que les murs et toutes les oreilles à l’écoute, ce qui devait lui offrir une raison de vivre étant donné que son destin réel était de ne pas voyager seule à cause de toutes les rencontres à venir. Ma poésie venait donc de prendre un droit de parole plus éloquent que celui du temps de mes plaquettes de poèmes, elle devenait passeuse d’air libre.

Merci la Butte ! 

Jean-Paul Filion.


La Butte à Mathieu
Sylvain Rivière et Gilles Mathieu
VLB éditeur



© Herodote.net


 
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