RÉSEAU PLANÈTE QUÉBEC : Planète Québec - Ma Planète - Planète Généalogie - Planète Cuisine


Imprimez ce
texte
Envoyez ce texte
a un ami
Ecrivez-moi
Archives
La boîte à surprises
 

Mardi le 22 décembre, 2009





La boîte à surprises


Les derniers jours de l’Avent n’en finissaient plus de disparaître de la mémoire des hommes. La neige qui n’avait pas cessé depuis trois jours recouvrait tout le village de son épais manteau et semblait l’envelopper de silence. Aussi loin que nous pouvions voir de la maison, seuls se dressaient des arbres dénudés étirant avec ténacité leurs branches malingres vers un ciel opaque dont la voûte sombre semblait vouloir écraser les pauvres humains en laissant leurs ardentes suppliques demeurer sans réponse. Comble de malheur et de tristesse, rien dans notre chaumière ne laissait présager que Noël était à nos portes.

Un bon matin, je partis en traîneau chercher une cruche de mélasse au magasin général. Faut-il le dire : en cette période de Crise, nous étions bel et bien dans la mélasse, car ce satané dessert accompagnait immanquablement tous nos repas. Pis encore, maman se permettait parfois de la diluer.

En remontant la côte de la grande route pour me rendre chez moi, je croisai un robuste gaillard aux cheveux blancs et touffus, à l’épaisse moustache à la Clémenceau, et au sourire le plus débonnaire qui soit. Mais, ce qui surprit le gamin que j’étais, c’était la luminosité du regard de ses yeux qui semblait avoir conservé toute la candeur de l’enfance. Il portait une lourde boîte d’outils car il était menuisier de son état. Marchant à grandes enjambées, il me salua de la main, puis emprunta une petite rue; sans doute, se rendait-il effectuer quelques réparations chez l’un des habitants de notre village.

A la maison, maman affichait son air des mauvais jours. L’œil fixe et le regard impénétrable, elle continuait d’abattre sa dure besogne avec une exactitude que n’aurait pas désavoué un ordinateur. Silencieuse, elle dressait la table avec célérité car mes frères aînés ne devaient pas tarder à arriver pour le dîner. Ils entraient fourbus, taciturnes, et s’assoyaient à la table sans dire un mot. Après avoir expédié leur soupe, maman leur servait les restes de viande qu’elle avait pu apprêter, mais, ils ne mangeaient pas tout pour en laisser aux plus petits de la famille. Malgré leur appétit de jeunesse, ils se livraient à cette générosité depuis déjà un bon bout de temps, et c’était même devenu une pratique courante chez bon nombre d’habitants du village.Ils quittaient la cuisine aussi rapidement qu’ils étaient venus, nous jetant à peine un regard, car ils devaient reprendre la route sans tarder pour aller sillonner en camion les chemins hasardeux et accidentés de la Beauce.

Malgré que je trépignais d’impatience et que je me rongeais l’esprit à me demander continuellement si j’aurais des étrennes à Noël, les aiguilles de la grosse horloge de la cuisine n’en continuaient pas moins de marquer les heures et de faire avancer les dates du calendrier.

Enfin, la veille de Noël était arrivée, mais cette journée s’annonçait encore plus sombre que les autres. J’avais perdu tout espoir de recevoir des étrennes, et lorsque j’en parlais à ma sœur Gabrielle, celle-ci prenait un air entendu et me disait « tu verras ». Pour être bon prince, il faut bien avouer qu’elle avait trouvé une solution à cette angoissante question : elle avait jeté son dévolu sur un rondin de bois qu’elle avait vêtu de lambeaux de linge trouvés dans la maison et lui avait même confectionné un bonnet de nuit. Elle trouvait sa poupée fort jolie et couchait avec elle tous les soirs. Pour ma part, je trouvais qu’elle avait l’air de Bécassine, et c’est sans doute pour cette raison que tout au long de mon enfance, j’ai appelé ma sœur »Souris Miquette de bois franc ».

Couché tôt pour aller chanter à la messe de Minuit au collège, je m’étais juré de demeurer éveillé pour épier tous les bruits de la maison, mais, je tombai assez rapidement dans les bras de Morphée.

Il était passé 10 heures lorsque je fus réveillé par des exclamations de joie. En un rien de temps, j’allai rejoindre toute la famille au salon. Maman, revêtue de sa plus belle robe et encore toute rose d’émotion, racontait pour la troisième fois ce qui s’était passé.

Elle avait entendu du bruit sur le perron d’en avant; le temps d’enfiler un gilet car il faisait un froid de loup, elle avait aperçu dans la demi-obscurité, une silhouette qui s’était rapidement estompée dans la nuit. En se retournant, elle vit une grosse boîte carrée. Elle avait bien essayé de la soulever, mais ses bras trop courts ne le lui permettaient pas. Appelé à la rescousse, Robert, l’aîné de mes frères, agrippa la boîte énergiquement et la déposa triomphalement dans le salon, près du sapin de Noël. J’arrivais juste à temps pour assister à l’ouverture de la boîte qui était solidement clouée. Nous retenions tous notre souffle, mais Robert mit fin à notre attente en arrachant d’un coup sec les derniers clous qui retenaient la boîte fermée.

La boîte était pleine à craquer. Elle contenait une multitude de paquets soigneusement enveloppés dans du papier brun. Histoire de faire durer le plaisir et de piquer encore davantage notre curiosité, Maman prenait tout son temps pour développer les paquets.Tour à tour, nous vîmes apparaître des tourtières, de la tête fromagée bien protégée par de la glace, des tartes aux fraises et aux framboises, un gros sac d’oranges, fruits exotiques qui ne paraient notre table qu’au Jour de l’an, et enfin une dinde d’une grosseur plus que respectable. Pourtant, maman replongea profondément dans la boîte, et en retira deux paquets enveloppés dans un attrayant papier rouge. Le premier contenait un cahier et des crayons à colorier pour ma petite sœur. Le deuxième m’était destiné : je devenais l’heureux possesseur d’une rutilante toupie dont les sons harmonieux me ravissaient. On m’aurait présenté tout un orchestre symphonique que je n’aurais pas été plus heureux. Je ne la quittais pas des yeux et j’avais interdit à quiconque d’y toucher.

D’où venait ce cadeau des dieux? Je criais au miracle, mais le sourire échangé entre Maman et Robert en disait long.

L’homme que j’avais rencontré sur la route se nommait Félix. C’est ce même Félix, qui au moment où nous nous y attendions le moins, était venu apporter la félicité à notre famille en ce Noël 38, le dernier de l’avant- guerre. Cependant, cette grande générosité n’était pas tout à fait désintéressée. J’appris qu’il trouvait Maman bien à son goût, mais qu’il était trop timide pour lui déclarer sa flamme. Ce Noël est demeuré le plus beau de mon enfance, pour ne pas dire de toute ma vie.

Guy


 
Imprimez ce
texte
Envoyez ce texte
a un ami
Ecrivez-moi
Archives
 
Recherche dans
Guy Loubier
Visitez les Articles du site Berclo. Rubriques : A | B | C | D | E | F | G | H | I | J | K | L | M | N | O | P | Q | R | S | T | U | V | W | X | Y | Z
 

recettes
Recette :
Vin :
 
 
 
 
Toutes nos chroniques

Retour à Planète Québec

C O U R R I E R - É L E C T R O N I Q U E
[ Rédacteur en chef | Chef de pupitre ]


Politique de confidentialité

Copyright © 2006 - Planète Québec inc. Tous droits réservés.

Répertoire de bon liens