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Le silence des morts
 

Samedi le 03 octobre, 2009


Chronique 6


Le silence des morts


Au cours de votre enfance, ne serait-il pas advenu à certains d’entre vous d’entrer précipitamment dans une pièce, mettons le salon, et y saisir quelques bribes de conversation qui ne vous étaient pas certainement destinées? En l’occurrence, il pouvait s’agir du nom d’un proche ou d’un événement dont vous ne saviez rien. Une chose pourtant ne faisait aucun doute : les personnes se trouvant dans cette pièce s’étaient tues instantanément et les regards qu’elles échangeaient indiquaient clairement que la discrétion sur leurs propos était de rigueur.

Bien sûr, vous vous êtes posé des questions pendant quelques jours. Puis l’insouciance de l’enfance aidant, l’incident a perdu de son attrait, et la curiosité a eu tôt fait de diriger votre attention sur bien d’autres choses.

Les années ont passé et le cercle de famille s’est rétréci graduellement, et des témoins qui auraient pu vous fournir des renseignements précieux, ne sont plus là pour répondre à vos questions.

C’est souvent à l’arrivée du vieil âge que les questions se font plus insistantes et plus lancinantes. A un moment donné, on ne trouve plus rien, sauf quelques fragments trop épars conservés dans la mémoire, mais bien insuffisants pour reconstituer la trame de ce qui avait été il y a si longtemps. Dans une province, dont la devise est « Je me souviens, il conviendrait plus souvent de dire : « Je ne me souviens plus de rien ». Connaître nos origines et savoir ce que nous étions et avons été m’apparaît tout aussi important que le devenir qui nous reste. Chacun de nous aura vu des choses et vécu des expériences que ne verront pas nos enfants, et nos enfants à leur tour feront de même. Les personnes âgées qui nous quittent sont, à leur façon, des bibliothèques ambulantes. Si on perd la mémoire de ce qu’elles ont été, ce ne sont pas dans les livres que nous pourrons retracer les moments clés de leur existence.

C’est pourquoi je me permets de vous parler de ma propre histoire, dans l’espoir qu’elle vous incitera à vouer un culte à ceux qui vous ont précédé, et dont la vie, à leur époque, était tout aussi importante que la nôtre, sinon plus.

Mes souvenirs sont incertains, mais je crois avoir vu mon grand-père une ou deux fois en 1934 ou 35 .Venu de St-François de Beauce ( Beauceville maintenant) en 1897, Il s’était établi à St-Benjamin, dans le comté de Dorchester, dont il avait été l’un des pionniers. A l’époque de ma naissance, il était relativement à l’aise, possédait une ferme et du bétail, exploitait une érablière et un moulin à bois dont le dernier était situé tout près de notre maison. Il faisait chantier dans le Maine, et durant la Grande Guerre, il avait fabriqué des crosses de fusil pour le gouvernement. Il répondait au nom rare et ancien de Sigefroid, nom que j’ai toujours associé dans mon imagination aux Croisades, sans doute en raison de Godefroy de Bouillon, l’une des grandes figures de la chrétienté à cette époque. Ma grand-mère, Alvina, lui a survécu quelques années, mais longuement alitée, je ne l’ai vue que quelques fois.

Du côté de mes grands-parents maternels, c’est le néant. Ma grand-mère aurait épousé en deuxièmes noces un homme plus âgé qu’elle, qui n’avait pas trouvé mieux à faire que se débarrasser des enfants en les mettant dans un couvent. Nous sommes en 1900, ma mère avait quatre ans, et son petit frère, trois ans. Ils ont dû y passer une bonne dizaine d’années, de sorte qu’ils étaient beaucoup plus instruits que la plupart des gens ne sachant ni lire, ni écrire. Maman pouvait même se débrouiller en anglais. A sa sortie du couvent, elle avait travaillé quelque temps dans un bureau de poste, pour ensuite marier à 17 ans un cultivateur, qui, lui aussi, ne savait ni lire, ni écrire. Résultat de cette alliance : 13 enfants de 1913 à 1931, période sur laquelle je ne sais strictement rien..

Nous vivions dans un rang, à quatre ou cinq milles du village. Pour loger tout ce monde, il fallait une grande maison, Juchée sur une légère pente à proximité d’un étroit chemin de terre, elle écrasait de sa blancheur et de sa hauteur quelques masures recroquevillées sur elles-mêmes lui faisant face.

Le moulin à scie a brûlé en 1933 : les chemins étaient impraticables, même si les pompiers avaient pu venir, ils n’auraient jamais pu arriver à temps, et ce ne sont pas les quelques chaudières d’eau tirées du puits qui auraient pu nous épargner ce sinistre. Il va sans dire que le moulin n’était pas assuré. Mon père est décédé la veille de Noël 1934, et mon grand-père en 1935. Ce dernier était la cheville ouvrière de notre îlot communautaire.
Je n’ai aucun renseignement précis sur les deux années qui ont suivi, mas j’ai cru comprendre qu’il y avait eu une faillite et que même la maison avait été saisie. Ma mère a fait ensuite une grave dépression d’environ deux ans avec pour résultat qu’entre l’âge de 6 ans et 17 ans, j’ai passé au total quatre années à la maison, et j’ai vu ma mère pour la première fois à l’hôpital alors que j’avais 7 ou 8 ans. En 1949, j’ai habité avec ma mère, mon frère et deux sœurs que je n’avais pas vues depuis plusieurs années. Avant mon mariage, j’ai vécu seul avec ma mère pendant cinq ans, et elle n’a jamais soufflé mot sur sa vie antérieure. Une dizaine d’années plus tard, elle s’enfonçait dans la maladie d’Alzheimer, et c’est ainsi que la mémoire de ce qui avait été s’est envolée à tout jamais.

























Le silence des morts


Au cours de votre enfance, ne serait-il pas advenu à certains d’entre vous d’entrer précipitamment dans une pièce, mettons le salon, et y saisir quelques bribes de conversation qui ne vous étaient pas certainement destinées? En l’occurrence, il pouvait s’agir du nom d’un proche ou d’un événement dont vous ne saviez rien. Une chose pourtant ne faisait aucun doute : les personnes se trouvant dans cette pièce s’étaient tues instantanément et les regards qu’elles échangeaient indiquaient clairement que la discrétion sur leurs propos était de rigueur.

Bien sûr, vous vous êtes posé des questions pendant quelques jours. Puis l’insouciance de l’enfance aidant, l’incident a perdu de son attrait, et la curiosité a eu tôt fait de diriger votre attention sur bien d’autres choses.

Les années ont passé et le cercle de famille s’est rétréci graduellement, et des témoins qui auraient pu vous fournir des renseignements précieux, ne sont plus là pour répondre à vos questions.

C’est souvent à l’arrivée du vieil âge que les questions se font plus insistantes et plus lancinantes. A un moment donné, on ne trouve plus rien, sauf quelques fragments trop épars conservés dans la mémoire, mais bien insuffisants pour reconstituer la trame de ce qui avait été il y a si longtemps. Dans une province, dont la devise est « Je me souviens, il conviendrait plus souvent de dire : « Je ne me souviens plus de rien ». Connaître nos origines et savoir ce que nous étions et avons été m’apparaît tout aussi important que le devenir qui nous reste. Chacun de nous aura vu des choses et vécu des expériences que ne verront pas nos enfants, et nos enfants à leur tour feront de même. Les personnes âgées qui nous quittent sont, à leur façon, des bibliothèques ambulantes. Si on perd la mémoire de ce qu’elles ont été, ce ne sont pas dans les livres que nous pourrons retracer les moments clés de leur existence.

C’est pourquoi je me permets de vous parler de ma propre histoire, dans l’espoir qu’elle vous incitera à vouer un culte à ceux qui vous ont précédé, et dont la vie, à leur époque, était tout aussi importante que la nôtre, sinon plus.

Mes souvenirs sont incertains, mais je crois avoir vu mon grand-père une ou deux fois en 1934 ou 35 .Venu de St-François de Beauce ( Beauceville maintenant) en 1897, Il s’était établi à St-Benjamin, dans le comté de Dorchester, dont il avait été l’un des pionniers. A l’époque de ma naissance, il était relativement à l’aise, possédait une ferme et du bétail, exploitait une érablière et un moulin à bois dont le dernier était situé tout près de notre maison. Il faisait chantier dans le Maine, et durant la Grande Guerre, il avait fabriqué des crosses de fusil pour le gouvernement. Il répondait au nom rare et ancien de Sigefroid, nom que j’ai toujours associé dans mon imagination aux Croisades, sans doute en raison de Godefroy de Bouillon, l’une des grandes figures de la chrétienté à cette époque. Ma grand-mère, Alvina, lui a survécu quelques années, mais longuement alitée, je ne l’ai vue que quelques fois.

Du côté de mes grands-parents maternels, c’est le néant. Ma grand-mère aurait épousé en deuxièmes noces un homme plus âgé qu’elle, qui n’avait pas trouvé mieux à faire que se débarrasser des enfants en les mettant dans un couvent. Nous sommes en 1900, ma mère avait quatre ans, et son petit frère, trois ans. Ils ont dû y passer une bonne dizaine d’années, de sorte qu’ils étaient beaucoup plus instruits que la plupart des gens ne sachant ni lire, ni écrire. Maman pouvait même se débrouiller en anglais. A sa sortie du couvent, elle avait travaillé quelque temps dans un bureau de poste, pour ensuite marier à 17 ans un cultivateur, qui, lui aussi, ne savait ni lire, ni écrire. Résultat de cette alliance : 13 enfants de 1913 à 1931, période sur laquelle je ne sais strictement rien..

Nous vivions dans un rang, à quatre ou cinq milles du village. Pour loger tout ce monde, il fallait une grande maison, Juchée sur une légère pente à proximité d’un étroit chemin de terre, elle écrasait de sa blancheur et de sa hauteur quelques masures recroquevillées sur elles-mêmes lui faisant face.

Le moulin à scie a brûlé en 1933 : les chemins étaient impraticables, même si les pompiers avaient pu venir, ils n’auraient jamais pu arriver à temps, et ce ne sont pas les quelques chaudières d’eau tirées du puits qui auraient pu nous épargner ce sinistre. Il va sans dire que le moulin n’était pas assuré. Mon père est décédé la veille de Noël 1934, et mon grand-père en 1935. Ce dernier était la cheville ouvrière de notre îlot communautaire.
Je n’ai aucun renseignement précis sur les deux années qui ont suivi, mas j’ai cru comprendre qu’il y avait eu une faillite et que même la maison avait été saisie. Ma mère a fait ensuite une grave dépression d’environ deux ans avec pour résultat qu’entre l’âge de 6 ans et 17 ans, j’ai passé au total quatre années à la maison, et j’ai vu ma mère pour la première fois à l’hôpital alors que j’avais 7 ou 8 ans. En 1949, j’ai habité avec ma mère, mon frère et deux sœurs que je n’avais pas vues depuis plusieurs années. Avant mon mariage, j’ai vécu seul avec ma mère pendant cinq ans, et elle n’a jamais soufflé mot sur sa vie antérieure. Une dizaine d’années plus tard, elle s’enfonçait dans la maladie d’Alzheimer, et c’est ainsi que la mémoire de ce qui avait été s’est envolée à tout jamais.























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