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Jean-Gilles JUTRAS À la découverte
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Lundi le 22 décembre, 2003
On était le 20 décembre. Dans un espace reculé du sous-sol de l’église de Saint-Nicolas, les personnages de la crèche attendaient patiemment de prendre leur place respective dans le décor qui trônait à l’avant de la nef. Le bedeau et ses aides avaient « planté » une véritable forêt de sapins, de cèdres et de petits bouleaux blancs, dans un environnement de collines et de rochers artificiels.
Malgré que tout soit factice et plus ou moins réel, les paroissiens aimaient beaucoup qu’on décore généreusement l’église à l’occasion des fêtes de Noël et de l’an neuf. Ils appréciaient surtout qu’on innove, chaque année, par l’ajout de personnages inconnus ou de nouvelles décorations.
Depuis sept ou huit ans, le curé Bacchus Boileau (on se demande encore comment l’Église avait pu accepter qu’un de ses ministres se prénommât Bacchus?) qui avait fait plusieurs voyages en Europe, avait eu l’idée de donner, à la crèche de Noël de Saint-Nicolas, un cachet plus ou moins méridional par l’apport de santons de Provence qu’il avait rapportés de ses voyages.
Ces petits personnages fort répandus autour de Marseille et tout le long de la chaleureuse Provence, étaient habituellement façonnés de terre cuite et vêtus de costumes rappelant les principaux acteurs de la naissance de Jésus auxquels on joignait souvent, des représentants de corps de métiers dont plusieurs existaient d’ailleurs dans le quotidien des paroissiens de Saint-Nicolas.
Donc, en ce 20 décembre, au sous-sol de l’église s’alignaient une belle brochette de personnages illustres et d’autres moins connus. Il y avait là, évidemment, Marie, Joseph et leur petit bébé Jésus, mais aussi, l’âne et le bœuf, quelques anges, des bergers, des pâtres et un véritable troupeau de moutons, on retrouvait de même des chameaux accompagnant leurs bédouins. Évidemment, Gaspard, Melchior et Balthazar, les trois rois mages faisaient aussi partie du cortège, mais ils ne pouvaient entrer immédiatement dans le décor, comme on sait, il leur fallait attendre le 6 janvier, le jour des ROIS, avant de trouver la place qui leur était réservée.
Parmi les figurants des métiers et professions, il y avait des jardiniers, des paysans, des cultivateurs, des maçons, des menuisiers, une fromagère et bien d’autres personnages illustrant les activités des habitants de l’époque et d’autres qui nous sont à nous-mêmes familiers de nos jours.
Aussi surprenant que cela pouvait être, il y avait aussi parmi tout ce petit monde, un vigneron et une vigneronne. Le curé Bacchus Boileau ne cachait pas son intérêt pour le jus de la treille. Son état de prêtre ne lui permettait pas d’abus, mais il en faisait régulièrement une sage et judicieuse consommation. Toutefois, la présence de ces viticulteurs miniatures avait bien surpris Hermine Furet, la sacristine un peu pisse-vinaigre, elle s’était cependant bien gardée de passer des remarques.
VINT LA NUIT
Le sous-sol de l’église Saint-Nicolas était en pleine noirceur, ce 20 décembre. Toute la grande pièce où étaient étalés les personnages de la crèche baignait dans la totale obscurité et le silence absolu, du moins en apparence… En effet, une oreille attentive pouvait entendre des chuchotements, des va-et-vient, presque des poursuites plus ou moins ordonnées. Une voix dit, soudain :
- Que diriez-vous su on faisait une répétition de la nuit de Noël pour ne pas faire d’erreurs le soir même du 24 décembre?
Tous les autres figurants acceptèrent la suggestion du berger Uguzon, (pâtre lombard que bergers et fromagers ont pris comme patron ultérieurement). Uguzon se désigna lui-même comme maître d’œuvre de la répétition.
- D’abord, dit le metteur en scène, vous, Marie et Joseph, placez-vous à l’avant avec l’Enfant entre vous deux. Ce que firent les personnages. - Uguzon poursuivit :
- Il faut le bœuf et l’âne, tout près de la mangeoire, puis des bergers et leurs troupeaux, ici et là, des ouvriers, des artisans, quelques femmes. Très bien! S’exclama-t-il avec satisfaction. Puis soudain, il s’écria :
- Mais que faites-vous là, vous deux? demanda-t-il, à deux statuettes animées qui étaient retirées sous une des fenêtres du sous-sol. Il s’agissait du couple de vignerons que la sacristine avait découvert un peu plus tôt. Ils semblaient gênés, parmi tous ces gens qui personnifiaient le petit monde de la crèche et qui se connaissaient depuis toujours.
- Nous ne savons trop quoi faire, dit l’homme, ma femme et moi participons à cette fête pour la première fois. Dites-nous ce que vous attendez de nous et nous ferons comme vous indiquerez.
- Venez ici, leur dit le berger Uguzon, nous vous trouverons certainement une bonne place. Mais que transportez-vous là, leur demanda-t-il? Les deux nouveaux venus avaient en effet, avec eux de grands paniers et des coffres.
- C’est du vin, dit la femme, c’est en prévision des Noces de Cana ».
- Oh! s’exclamèrent tous les personnages. Mais vous êtes en avance, déclara un des rois mages qui d’ailleurs n’était pas encore en place. Les noces de Cana viennent beaucoup plus tard dans l’évangile. C’était Balthazar qui expliquait les étapes de la vie de Jésus qui allait naître dans quelques jours.
- Ah! Bon, fit le vigneron. Mais notre vin ne pourra être conservé bien longtemps. »
- Qu’à cela ne tienne rétorqua, Gustave Charpentier, le menuisier, on ne lui laissera pas le temps de tourner en vinaigre à ce bon vin, verse-nous donc à boire cria-t-il à Eusèbe Bouteiller, un santon qui personnifiait justement un cabaretier… Tout le monde applaudit à cette requête. Mais Uguzon ne l’entendit pas ainsi.
– Il n’en est pas question déclara-t-il. Nous allons terminer notre répétition et après on verra. C’est bien ce qui s’est passé, jusqu’au moment où un vacarme de clochettes, de grelots, de piaffements de sabots se fit entendre à l’extérieur de l’église. La porte du sous-sol s’ouvrit brusquement et une grosse boule rouge et blanc dévala les quelques marches qui donnaient justement accès à cette partie inférieure du temple.
- Oh! Oh! Oh! dit le nouveau venu. Où suis-je donc rendu? Mes rennes auraient-ils eu une mauvaise adresse? Mais, continua-t-il, en y regardant à deux fois, vous êtes les personnages de la crèche de l’Enfant Jésus? Je voulais lui offrir un cadeau que j’ai justement dans mon traîneau. Je crois savoir, Marie et Joseph, que votre enfant est très sage, il mérite donc de belles étrennes que mes lutins lui apportent.
Car c’était bien le Père Noël qui était entré inopinément dans l’église de Saint-Nicolas. C’était un peu incongru, tout le monde en convenait, sauf, peut-être le menuisier Gustave qui tenait mordicus à prendre ‘’un p’tit coup’’.
- Et si on prenait un verre de vin, pour saluer le Père Noël, insinua-t-il?
- Rien à faire, rétorqua Uguzon, pas tant que nous n’aurons pas terminé notre répétition. Et vous, Père Noël, qu’entendez-vous faire? Voulez-vous jouer la fête de Noël avec nous, même si ce n’est pas très catholique…?
- Oh! Oh! Oh! dit le Père Noël, pensez-vous que ce soit possible? Cela me tente vraiment. Pour une fois que le profane rejoindrait le religieux et le sacré, autant en profiter. Je reste donc… Oh! Oh! Oh! j’y pense, cependant, qui va faire ma livraison de cadeaux? Les enfants seraient tellement déçus, si je ne venais pas leur porter leurs jouets… Oh! Oh! reprit-il, mes lutins ont maintenant l’habitude depuis le temps, ils pourraient bien, pour une fois, faire la tournée à ma place…
Sans attendre la réaction du berger Uguzon, le Père Noël sortit donner des ordres à son équipage. Pendant ce temps, les personnages de la crèche continuaient à se placer dans un décor imaginaire, pour représenter la Crèche tel qu’elle était dans l’église. Le Père Noël revint et regarda attentivement comment tout cela s’agençait. Il n’était pas tellement rassuré et se demandait bien s’il pouvait avoir sa place parmi les autres…
Voyant son hésitation, Uguzon dit :
- À bien y penser, je crois que nous attendrons dans quelques jours, pour vous faire entrer dans l’environnement de la crèche. Les Rois Mages ne prennent place qu’au début de l’an prochain, à l’Épiphanie, alors qu’ils viennent présenter leurs présents au Nouveau-Né, vous pourriez fort bien vous joindre à eux, vous seriez, en quelque sorte, un quatrième Mage. Vous venez comme eux, de pays lointains et cela complèterait le tableau. Et bien plus, continua-t-il, cette solution vous permettrait de faire la livraison de toutes les autres étrennes et de la totalité de vos cadeaux.
Tout le monde acquiesça et applaudit à l’idée d’Uguzon. On en sautait de joie et on chantait à qui mieux mieux :Venez, Divin Messie! – Gustave Charpentier pensa qu’il pourrait revenir à sa suggestion de boire un peu de vin pour fêter l’entrée du Père Noël dans la crèche de la paroisse de Saint-Nicolas. Uguzon ne résista pas, cette fois-ci et permit que les vignerons servent une rasade à tout le monde.
On se remit toutefois rapidement à l’ouvrage car la nuit était maintenant presque passée. Il fallait rentrer dans le silence et remettre tout en place, en attendant que le 24 décembre n’arrive pour l’événement officiel…
Il faut cependant savoir que le Père Noël n’a malheureusement pas pu prendre place et jouer le grand jeu…Son traîneau avait dérapé et s’était cassé, de sorte qu’il a été retenu quelque part au Pôle Sud où il s’était rendu l’avant-veille de Noël.
Les pieux paroissiens de Saint-Nicolas ne sauront jamais qu’ils ont manqué une occasion exceptionnelle de voir le Père Noël avec les Rois Mages et tous les sentons, dans leur crèche… et qu’ils sont venus bien près d’écrire un fait divers d’hiver exceptionnel.
Jean-Gilles Jutras
Ambassadeur du vin au Québec
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