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Jean Lapointe
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Le P'tit Jésus d'Alcide!


Vendredi le 01 novembre, 1996

Ce matin je suis encore épuisé. Je n'ai presque pas dormi de la nuit. Mon ami Alcide m'a fait passer une nuit presque blanche.

Il devait être autour de minuit lorsque la sonnerie de la porte d'entrée se fait entendre. Dreling... Dreling... Dreling... Ma sonnerie ne fait pas ce bruit de façon précise, mais je ne peux décrire l'agacement et le ressentiment que je ressens lorsqu'elle se manifeste, surtout en pleine nuit.
Dreling... Dreling... Dreling... Dreling...
- O.K. O.K. J'arrive...
Qui peut bien sonner à cette heure-là ?

J'aurais dû m'en douter. C'était mon ami Alcide... Vous vous souvenez, celui du cheval qui driftait, celui des danseuses nues... Il trouve toujours des façons originales de se mettre les pieds dans les plats.

J'ouvre la porte.
Il est là, devant moi, un brin chambranlant.

-Y te restes-tu de la bière?
-C'est certain qu'il me reste de la bière. Il m'en reste tout le temps depuis que je ne bois plus. Les seules fois où j'en manque, c'est après tes visites.
-Débouches-en une couple, j'ai soif.

Je le fais entrer, j'ouvre deux petites bières, car si j'en ouvre qu'une seule, il me traite de cheap.

-Peux-tu me dire ce qui te prend de venir me réveiller à cette heure-là? Ta femme t'a encore mis dehors?
-Elle a pas pu me mettre dehors, je ne suis pas encore rentré à la maison.
-Es-tu venu ici avec ton auto?
-Qu'est-ce que t'en penses? J'étais toujours ben pas pour marcher. Je suis ben que trop chaud.

Je me fais un café et on s'installe à la table de la cuisine, son lieu de prédilection.

-Reste assis, je téléphone à ta femme pour ne pas qu'elle s'inquiète. Je vais lui dire que t'es ici et que tu n'es pas dans ton assiette. A va comprendre...
-Dis-y que je l'aime pareil...
-Pourquoi que je lui dirais ça?
-A va comprendre.
-A va comprendre quoi, c'est toujours ben pas elle qui s'est saoulé la gueule.
-Envoye, envoye... dis-y...
J'appelle chez-lui.
J'entends à peine la voix de sa femme que je viens de sortir d'un profond sommeil.
-Allô!
-Allô Cécile, c'est Jean.

Elle ne me donne pas le temps de poursuivre.

-Mon mari est chez-vous, y est encore saoûl pis y est trop pissou pour me parler. Ben dis-y qu'il revienne à la maison quand il sera dégrisé, je ne veux pas le voir avant.
-Il fait dire qu'il t'aime pareil.

Sa tendre moitié s'empresse de me faire comprendre qu'elle s'en contrecâlisse comme l'an quarante et elle raccroche brusquement. BANG!

-Pis, qu'est-ce qu'elle t'a dit?
-Elle fait dire qu'elle t'aime pareil elle aussi.

Il semble me croire.

-Penses-tu que je devrais rentrer tout suite?
-Moi je te conseille de rester un peu. Finis tes deux p'tites bières, je vais te faire un bon café bien tassé, pis lorsque je verrai que t'es suffisamment dégrisé, tu partiras avec ta voiture. Pas avant.
-Ca peut prendre une secousse, j'ai bu pas mal.
-Ça se voit à l'oeil nu.

On a passé une bonne partie de la nuit autour de la table. Il ne voulait rien savoir de mon café. Finalement c'est moi qui l'ai bu. Il m'en a raconté des vertes et des pas mûres. Par contre je sais que ses histoires sont vraies puisqu'il ne ment jamais. C'est une de ses belles qualités.

Parmi ses aventures, la meilleure est celle de son Petit-Jésus.

Étant marchand de ferraille, il achète et revend ce que les spécialistes du métal appellent de la scrap. Des fois il achète des montagnes de scrap. Il me raconte...

-Un bon jour, j'achète plusieurs tonnes de fer et comme ça se négocie au poids, je n'ai pas vérifié sur place le contenu, puique tout est pesé, transporté et stocké dans ma cour spécialement aménagée pour le métal.

Ce n'est que plusieurs jours plus tard que je découvre, à travers la ferraille, un crucifix d'une dizaine de pieds de hauteur. Tu sais que je suis croyant... A ma grande surprise, je constate que mon Petit Jésus n'est pas de fer, mais de bronze.

Comme je crois qu'il me portera bonheur, je le fais installer dans une petite salle à l'arrière de mon bureau.

De temps en temps je vais lui dire quelques mots. Surtout quand les affaires sont mauvaises, je lui demande de venir à mon aide. Il lui manque quelques doigts, un bout de bras, mais je lui voue quand même une grande dévotion.

Une couple d'années plus tard, un bonhomme visite mon commerce et à mon étonnement, s'arrête devant mon Petit Jésus. Il l'examine de haut en bas, regarde attentivemement tous les détails du travail du sculpteur et au bout d'un certain temps me fait une offre.

-Je paierais bien mille dollars pour votre croix.

Me doutant bien qu'il valait un peu plus, puisque je connais suffisamment le type, je lui dis que mon crucifix n'est pas à vendre.

Il ne se passe pas une semaine avant que mon homme ne revienne me faire une autre offre.

-Savez-vous, j'ai pensé à mon affaire, je vous offre trois mille dollars pour votre Christ.

Je lui réponds qu'il n'est toujours pas à vendre.

Aussitôt qu'il quitte mon bureau, j'examine mon Petit Jésus sous toutes ses coutures afin de trouver la raison justifiant une offre semblable, tout en calculant le bénéfice net que je pourrais en tirer, l'ayant payé cinquante dollars.

Tout à coup je découvre un nom, écrit juste sous les pieds de mon Petit Jésus. Je ne suis pas familier avec les oeuvres d'art, mais avec l'aide d'un de mes amis, j'ai su qu'un Français avait sculpté cette croix plusieurs années auparavant et qu'il valait quelques milliers dollars.

La semaine suivante, mon client me fait une nouvelle offre.

-Cinq mille dollars.
Je refuse.
-Sept mille cinq cents et c'est mon dernier prix.

La tentation est forte en maudit mais je risque quand même.
-Si vous le voulez absolument, je veux dix mille piastres. Pas une cenne de moins.

Il réfléchit quelques instants, puis il accepte. Il quitte les lieux rapidement.

-Je passe à la banque vous faire un chèque certifié et je reviens dans une heure, avec une couple de mes hommes, chercher la croix.

Après son départ, je vais voir mon Petit Jésus, et c'est avec un peu de remords que je m'approche et lui dis...
-Excuse-moi mon bon Jésus, je n'ai pas le choix, il faut que je vous vende.

Sapré Alcide. Après une bonne vingtaine de ses histoires et plusieurs petites bières, il s'est étendu sur le divan...

-Laisse-moi dormir une heure ou deux et je vais être correct pour conduire mon auto.

Au moment où je termine mon papier (café aidant), mon ami Alcide est couché dans le salon et ronfle à tue-tête.

Sapré Alcide. Je t'aime pareil.


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