J'avais hâte de revoir mon ami Alcide...
Ayant quitté la Floride quelques semaines avant lui, je me demandais lundi soir dernier à quel moment précis, mon ami allait se pointer chez-moi.
Intuition ou tout simplement pur hasard, le carillon de la porte d'entrée se manifeste... Ding...Dong...
Je ne peux m'empêcher de dire à ma belle Cécile que j'en ai ras le bol d'entendre ce maudit ding...dong.
À chaque fois, ça résonne dans ma tête comme Avon Calling, une vieille pub qu'on entendait autrefois à la radio ou à la télévision.
Me dirigeant vers l'entrée en ruminant mon agacement, j'entrouve la porte.
Il est là. Le sourire radieux. L'oeil vif comme l'éclair. Le teint basané comme un esclave au temps des récoltes. Je suis heureux de retrouver mon vieux chum..."Tu m'as manqué... Alcide".
Sans manifester aucun signe de joie à ma remarque,ses premières paroles, toujours les mêmes :
"Est-ce qu'il te reste une couple de petites bières?"
Ma réponse toujours la même :
"Tu sais bien que depuis que je ne bois plus...j'ai toujours de la bière en masse. Pis,as-tu fait un bon voyage?"
"Commence par me donner du carburant . Je vais tout te raconter."
Comme de coutume,j'en débouche une couple, je me sers un café, et on s'installe à table de la cuisine.
Avec Alcide, pas question de passer au salon.
"On est ben icitte...pis en plusse, on n'est pas loin du frigidaire".
Je répète ma question.
-As-tu fait un bon voyage de retour?
-Parle moé z'en pas. Ça ben été jusqu'à ce que j'arrive à Bolton. Tu sais le petit village pas loin de Saratoga.
-Ouin ouin...
-Ben, je me suis fait arrêter par la police.
-Allais-tu vite?
-C'est pas que j'allais vite. J'avais décidé d'aller faire un tour à la petite track. Ma Cécile était fatiguée pis moi ben, j'avais le goût de me changer les idées.
-Tu sais bien qu'il n'y a pas d'argent à faire à la piste de course de trotteurs à Saratoga. Y'a pas assez de monde. Tu gages vingt piastres sur un cheval, pis y tombe favori tout de suite.
-C'est pas l'idée. Laisse-moi parler.
-OK.
-J'avais pas plusse envie d'aller aux courses que d'aller me pendre, j'avais SOIF!
Il s'empresse d'ajouter :
-Tet-ben que j'aurais dû aller me pendre...
-Pourquoi?
-Ben laisse moi te raconter...
-En arrivant à la petite piste de course, je me suis dirigé directement au bar pis je suis parti de là, il devait être autour de minuit. Tu comprends, avec la fatigue du voyage doublé d'une bonne dizaine de Bud Light...étant pas assez saoul pour faire des niaiseries, mais juste assez pour me rendre compte que je l'étais. Je roulais sur l'autoroute en direction du motel de Bolton à 25 milles à l'heure. Maximum.
-Testament. Faut surtout pas rouler trop tranquillement aux Etats. Tout de suite la police se doute de quelque chose.
-Je le sais ben, mais qu'est-ce que tu veux... Dans ma boisson, je me pensais ben correct.
-Ils t'ont emmené au poste?
-Laisse moi parler, tu me coupes tout le temps.
-O.K. Alcide..je ne t'ìnterromperai plus.
Ils étaient deux. Ça fait que moi je suis monté dans l'auto du patrouilleur pis son collègue a conduit la mienne jusqu'à la petite station de police.
J'allais lui demander si y'était assis en avant ou en arrière, mais je n'ai pas osé l'interrompre. Il a répondu à ma question sans que je la lui pose.
-J'étais assis en arrière avec comme champ de vision une vitre qui sépare le conducteur du passager. Je me parlais tu-seul. Une fois rendu au poste, j'ai vu arriver mon auto avec le flic au volant. J'ai pas pû m'empêcher de lui demander si y s'était fait arrêter pour avoir conduit trop lentement? Y m'a pas répondu.
Il poursuit.
-À l'intérieur du poste, il y avait un comptoir derrière lequel un espèce de sergent était fort affairé à une pile de dossiers. À ce moment là, celui avec lequel j'avais le trajet me demande de souffler dans une balloune.
Impossible que je lui réponds. Je lui raconte que je fais de l'asthme.
-Depuis quand est ce que tu es asthmatique?
-Calisse que t'es fatiguant. Laisse-moé donc parler. Chu pas plus asthmatique que toé, mais je ne voulais pas souffler dans la baloune parce que je l'aurais peut-être pettée. Ça fait que l'autre grand tata me propose une prise de sang.
-Je m'empresse de lui faire accraire que je suis hémophile! Ça fait que là, il jette une pognée de cennes noires par terre, et me demande de ramasser les maudites cennes étendues à la grandeur du plancher.
Je refuse de réparer ses dégâts et lui déclare dans mon anglais à moé : "You throw them.. You pick them up."
Le sergent qui, jusque là, ne s'était pas mêlé pantoute à la conversation se lève, sort de derrière le comptoir et m'indique les deux lignes blanches peintes sur le plancher.
"Walk on those lines" qu'il me dit.
Dans mon meilleur anglais possible, je lui réponds : "Are you crazy. I can't do that. I am TOO DRUNK.!"
Autrement dit : "Je suis trop saoul pour marcher sur les lignes blanches."
Y part à rire pendant au moins deux minutes. Moi je le regardais en riant un peu avec lui. Pour une fois que j'étais tombé sur une police avec le sens de l'humour. Il dit aux deux adjoints de me reconduire au motel et de laisser tomber les accusations.
-Je m'en suis tiré pas trop mal. Qu'ossé que t'en penses?
-Ta Cécile devait être inquiète tout ce temps là, toute seule au motel?
-Penses-tu. Quand je suis rentré vers deux heures du matin. Elle dormait dur comme fer. Je sais pas à quoi, où bedon à qui elle rêvait, mais elle avait un petit sourire en coin qui en disait long.
-Tu sais ben qu'elle rêvait à toé Alcide.
Il met un temps avant de répondre :
-Donne moé donc deux autres bières.
Finalement il a couché chez-nous. Sapré Alcide. Je ne le changerais pas pour tout l'or du monde.