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Jean Lapointe
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Dans le coin droit!


Dimanche le 01 septembre, 1996

Du temps que j'habitais encore chez mes parents, il y avait à Québec un endroit que j'aimais beaucoup qui s'appelait LA TOUR. Sa principale raison d'être était la boxe et la lutte, mais les soirs où il n'y avait pas de combats, il suffisait d'enlever les poteaux et les cordes pour transformer le ring en scène de spectacle. On y tenait aussi, tous les vendredis, le concours Photo Nite qui attirait beaucoup de monde à cause des grosses sommes d'argent qu'on pouvait y gagner.

Au début des années cinquante, j'avais déjà donné quelques spectacles à LA TOUR, seul ou avec les QuébecAires, et je connaissais assez bien le propriétaire, Monsieur Sainte-Marie.

J'y allais souvent aussi pour voir les combats et l'idée m'est venue, un beau jour, de tenter ma chance dans la boxe. J'ai toujours été sportif, alors j'ai décidé d'aller m'entraîner à l'école de boxe des frères Baillargeon, une famille d'hommes forts bien connue à l'époque.

Après environ un mois d'entraînement, Monsieur Sainte-Marie, à qui j'avais déjà exprimé le désir de boxer un jour à LA TOUR, m'a enfin permis de réaliser mon rêve. Il m'a inscrit à sa carte dans ce qu'on appelle les " préliminaires ", c'est-à-dire dans les premiers combats de la soirée.

Puis le grand jour est arrivé. Pendant qu'on présentait les boxeurs, j'ai fait mon entrée sur le ring: running shoes, culottes courtes, robe de chambre.

-Dans le coin droit... avec le maillot jaune et noir, pesant 137 livres, de Québec: Jean-Marie Lapointe.

J'ai entendu quelques applaudissements ici et là, puis on a présenté l'autre boxeur. J'ai enlevé ma belle robe de chambre rouge, puis j'ai vérifié si mes gants étaient bien attachés. L'arbitre nous a fait venir au centre de l'arène pour les recommandations d'usage et on s'est serré la main... je veux dire les gants.

En attendant le début du combat, je ne ressentais pas la moindre inquiétude. Je me disais que trois rounds, après tout, c'est pas bien long. DING! Mais aussitôt que la cloche a sonné, l'autre a foncé sur moi comme un tigre qui n'a pas eu sa ration de zèbre, et les coups de poing se sont mis à pleuvoir à un rythme infernal.

Qu'est-ce qu'y a donc, lui? Il pourrait pas prendre son temps un peu?

Il me semblait qu'on aurait eu intérêt à s'étudier un peu, je sais pas moi, peut-être une minute ou deux, mais non: FLING! une gauche à l'oreille droite. CAFLAC! une droite sur la joue gauche. Faut croire qu'il n'était pas doué pour les études... Et ça ne faisait que commencer:
ZLING! un crochet magistral en plein sur l'oreille gauche.

Tiens c'est nouveau ça... j'ai une oreille qui bourdonne à présent?

PLOCK! Un jab à l'abdomen (ça fait vraiment " plock ")

Aie! Aie! Aie! C'est pas correct, ça, c'est un coup bas!

J'ai jeté un coup d'oeil vers l'arbitre, l'autre en a profité...

BOING! en plein dans l'oeil.

J'étais bien avancé, maintenant je ne pouvais voir l'arbitre. J'aurais bien aimé que cet abruti s'en mêle un peu au lieu de nous laisser faire. Encore trois, quatre taloches et j'ai commencé à me sentir étourdi.

Y va finir par se fatiguer, l'enfant de chienne...

" Pantoute! " On dirait que ça l'amusait que je lui serve de punching bag.

Avec tout ça, je n'avais jamais le temps de placer un coup, l'autre n'arrêtait pas une seconde. J'aurais bien aimé lui en saprer un bon " su 'a gneule ", mais chaque fois que j'allais pour le frapper, oups! il disparaissait.



Voyons, où c'est qu'il est? Y est vite, le petit maudit...

BING! en plein sur le nez.

Ayoye! Y va-t-y finir par s'écoeurer? Qu'ossé que j'y ai fait à lui?

Un oeil bouché, une oreille qui bourdonne, le nez qui saigne... J'avoue qu'à ce stade du combat, je commençais à trouver le temps long en tabarnouche.

Qu'est-ce qu'a fait, la maudite cloche? Est-y défectueuse?

J'osais pas regarder dans mon coin, j'étais sûr que j'y le faisais, j'en recevrais une autre dans l'oreille. Et pendant ce temps-là, y avait le public qui criait de plus en plus fort. Je n'étais pas assez bête pour ne pas savoir que tout ce qu'ils voulaient, ces mautadits-là, c'était que j'aille au plancher. Au lieu de m'abattre, c'est comme si leurs cris m'avaient stimulé.

Peuvent ben crier tant qu'ils voudront, j'irai pas au plancher!

Vers la fin, je m'étais donné une stratégie: j'avais décidé de faire le mort pendant un bout de temps et, juste au moment où il s'y attendrait le moins, j'allais t`y en crisser une dans le front.

P't-être ben qu'il n'est pas capable d'encaisser?

Je ne sais pas ce qu'il lui a pris, on aurait dit quelqu'un qui est pris de la danse de Saint-Guy... Il m'est arrivé avec une mitraille de jabs que j'ai réussi à esquiver tant bien que mal en ballotant la tête de haut en bas, comme si je faisais signe que oui.( A la télé, j'avais déjà vu le boxeur Carmen Basilio faire la même chose...) Je me disais que ce serait sûrement plus difficile de frapper une cible qui bouge, donc j'arrêtais pas de faire signe que oui, oui, oui, oui, oui. J'aurais aimé mieux faire signe que non, mais j'avais le sentiment profond que chaque balancement de ma tête vers la droite ou vers la gauche aurait été récompensé par une taloche.

J'pense que je vais rester au oui, d'abord c'est plus poli...

Mais j'avais beau en esquisser une de temps en temps, ça ne l'empêchait pas de continuer à me matraquer.

Je dois pas être aussi agile que Carmen Basilio...

Tout à coup je m'suis choqué! J'en avais plein le « cul »! Assez, c'est assez!

J'ai fait semblant de vouloir le frapper avec ma gauche et j'ai laissé partir une droite de toute beauté, en prenant soin de me donner un bon élan. BRRRRAAAAAAANG!

Il se relèvera jamais de celle-là.

J'avais mis toute ma frustration, toute ma haine dans mes jointures, mais au moment précis où le coup est parti, POW! Panne d'électricité. La grande noirceur à LA TOUR! Ça n'a duré qu'une fraction de seconde et ça été suivi immédiatement d'une explosion de lumière blanche et jaune, accompagnée d'une pluie de petits diamants multicolores. On aurait dit un feu d'artifice... C'était beau sans bon sens! Je me sentais tellement bien, c'était le paradis. J'aurais voulu que ça dure éternellement...

Mon beau rêve a pris fin soudainement, interrompu par des sons bizarres venus d'on ne sait où. Je ne comprenais pas, j'étais si heureux... Alors j'ai entendu une voix nasillarde qui m'a ramené à la cruelle réalité:
-Seven, eight, nine, ten, you're out!

Quelques personnes m'ont aidé à me relever, m'ont emmené dans mon coin. J'étais vaguement conscient qu'on s'affairait autour de moi. La première chose que j'ai vue vraiment clairement, c'est cet insignifiant d'arbitre qui s'approchait de moi en montrant ses doigts.

-Combien tu vois de doigts?

-J'en vois trois, pis fourre-toi-les dans le « cul »!

Ensuite, c'est mon adversaire qui m'a fait l'honneur de sa visite.

« Beau combat, beau combat... », qu'il m'a dit. Je l'aurais mordu!

On m'a aidé à regagner ma « loge », une espèce de renfoncement dans le mur, qui ressemblait plus à un cabinet de toilettes qu'à un vestiaire. Un garçon en uniforme bleu, avec képi sur la tête est venu m'avertir que Monsieur Sainte-Marie voulait me voir dans son bureau dès que je me sentirais mieux.

-Écoute, Jean-Marie, m'a dit Monsieur Sainte-Marie qui n'y allait jamais par quatre chemins, t'es meilleur dans la chanson.

-Vous avez raison, c'est moins dangereux.
Quoique...


N.B. Cette histoire est tout ce qu'il y a de plus vrai. Seul le nombre de coups de poing et mon nez ont été changés, et encore: les deux à mon avantage!


Ce texte est extait de Pleurires, (Editions de l'Homme) avec la permission de Jean Lapointe.


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