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Louise Turgeon
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La bourse ou la vie / Une chronique de Gilles


Dimanche le 13 mars, 2005

Il n’y a pas si longtemps, nous étions douze à table. La besogne commençait de bonne heure. De temps à autre, l’un des enfants pouvait compter sur un curé clairvoyant, et il avait alors le privilège de pouvoir fréquenter un internat classique. Si possible, il devenait curé à son tour, sinon avocat, notaire ou médecin.

Celui-là avait la chance d’échapper au sort de ses frères qui, leur vie durant, continueraient de traire les vaches de leur père et plus tard les leurs. Quant aux filles, elles s’affairaient au ménage jusqu’à ce qu’elles soient remarquées par un voisin, et partent à leur tour fonder une famille. Oui, c’est un raccourci, mais il reflète une part de notre histoire. Et si vous pensez que j’exagère, c’est que vous n’avez pas grand souvenir de ce passé récent encore, un passé qui est bien vivant dans la mémoire de nos aînés.

Mais au début des années soixante, il y a eu un grand ménage au Québec. On a alors convenu que l’éducation était un bien commun, et reconnu que, pour y accéder, il fallait établir un principe d’égalité. Ce principe, voulant qu’il faille assurer une chance égale à tous, passerait notamment par une aide financière accessible afin de soutenir, pendant leurs études, une jeunesse se préparant à relever les défis de la modernité. Ce fut alors un choix de société.

C’est pour ça et c’est comme ça que le programme de prêts et bourses québécois a été créé. Quand on entend aujourd’hui le premier ministre du Québec déclarer que les étudiants québécois sont les mieux traités au monde, c’est pour le moins renversant. Sans compter que ce discours revient comme un leitmotiv lancinant, avec à la base une sorte de mantra : "Ailleurs, on paye plus…" Ne disent-ils pas la même chose à propos du prix "scandaleusement bas" de notre bloc d’électricité patrimoniale?

Non moins troublant est le discours du nouveau ministre de l’Éducation qui ne trouve rien de mieux à dire que le devoir des étudiants est… d’étudier, discours connu, venu d’un autre âge. Voyons monsieur le Ministre, c’est exactement ce que veulent les étudiants. Faut-il vraiment vous rappeler l’évidence à savoir qu’il faut leur assurer un minimum vital si l’on veut que les étudiants puissent se consacrer, comme il se doit, à préparer l’avenir qui est le leur et qui est le nôtre aussi?

Ce n’est pas d’hier que l’érosion du soutien à l’éducation a commencé. Les bourses sont de moins en moins accessibles. C’est un peu comme l’aide juridique : ceux qui y recourent sont toujours trop riches pour y avoir accès. Les normes bureaucratiques qui établissent les besoins sont particulièrement déconnectées de la réalité. Qui donc bénéficient des bourses dans lesquelles le gouvernement a décidé de sabrer? Ce sont évidemment les étudiants de milieu modeste.

Évidemment, il y a quelques étudiants qui finissent leurs études sans dettes et dont les parents assument l’entièreté de leurs besoins. Tant mieux pour eux, mais qui va vous regarder dans les yeux et prétendre sans rire que cela concerne la majorité?

Pourtant ça fait longtemps que nous connaissons une rentabilité économique à moyen et long terme nous permettant d’investir dans l’avenir du Québec que représentent aujourd’hui nos enfants et nos petits-enfants. Cette rentabilité, elle a longtemps fait partie du discours public. Elle est même devenue un slogan qui jadis en motiva plusieurs à se donner des objectifs de scolarisation. On disait : "Qui s’instruit, s’enrichit." A-t-on oublié si rapidement que ce qui est vrai pour les personnes est vrai aussi pour les sociétés?

Face au désarroi étudiant, le gouvernement, qui était prêt disait-il, ne trouve rien de mieux à faire que de rabrouer la dissidence étudiante par la voix de son ministre de l’Éducation et leur faire une leçon teintée de morale facile. Faire savoir au gouvernement du Québec qu’il se trompe est un devoir citoyen qui s’étend non seulement aux étudiants en colère, mais à tous ceux qui se sentent concernés par l’avenir. Car, ne nous illusionnons pas, ce qui est en péril, c’est bien l’accès universel aux études supérieures. Or, comment s’extirper de la pauvreté si ce n’est par l’accès à des études supérieures.

Ce gouvernement n’a pas fini, semble-t-il, de nous étonner. Son allergie à maintenir et renforcer ce qui nous distingue s’affirme dans presque tous les dossiers. Brique après brique, il s’emploie à défaire les instruments qui ont donné au Québec son originalité et l'erre d’aller pour se mettre au diapason des sociétés qui l’entourent. Mais être au diapason des autres, ça ne signifie pas être une copie conforme de l’autre. Il semble pourtant que, dans l’esprit de ces dirigeants, il soit impérieux de prendre modèle ailleurs. Ce faisant, ils se montrent incapables d’un véritable leadership.

On rapporte que Caton l’ancien montrait un jour un homme qui avait vendu des biens paternels situés sur le bord de la mer et il disait, en feignant de l'admirer : "Cet homme est plus fort que la mer même : ce que la mer ne mine que lentement et avec peine, il l'a englouti en un instant."

Au train où il va, ce gouvernement aura englouti la plupart de nos acquis sociaux, et ce, en un seul mandat!

GILLE THÉBERGE
L'ÉPICENTRE

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