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Braconnage - Texte de Gilles Théberge


Vendredi le 18 novembre, 2005

Braconnage
M’en revenant du village ce matin, j’ai emprunté le rang 3. Dans le champ bordant la route trottait un faon né du printemps. Il était seul, et cela suffit à me convaincre qu’il s’agissait d’un orphelin. Il semblait désemparé, trottinant tête baissée, avançant apparemment sans but. D’une certaine manière, il avait l’allure d’un petit chien perdu.

À ce temps-ci de l’année, un faon qui n’est pas entouré d’adultes et qui vagabonde seul dans les champs, cela ne peut que signifier qu’il a été séparé de sa mère. Par un chasseur probablement. Dans le cas présent, je pense savoir ce qui s’est passé.

Deux jours plus tôt, vers 17 h 30, au moment même où j’ouvrais la porte pour laisser entrer le chat, une épormyable détonation fit voler le silence en éclat. Ce n’est quand même pas un chasseur de perdrix, me dis-je, il fait noir comme chez le loup. Quant à la chasse au chevreuil, elle est interdite après la tombée du jour. Je ne fus pas long à apercevoir deux véhicules tout terrain se diriger à toute vitesse vers l’érablière en bas de la côte. Tout devenait clair, j’étais en présence d’un acte de braconnage. Un veilleur, sans doute muni d’une torche électrique, attendait en silence de voir s’allumer les yeux de la bête. Le temps de viser, et puis, BANG !

N’écoutant que mon réflexe de bon citoyen, j’ai saisi mon téléphone, dans le but d’alerter les gardes-chasse de ce qui, de toute évidence, était un acte de braconnage. Mais là, une muraille de services automatisés m’attendait et, le moins que je puisse dire, c’est que la franchir n’était pas une mince affaire. Après la litanie des services et des options, on m’a renvoyé à quatre numéros de téléphone différents. Ce n’est qu’au dernier que j’ai pu enfin parler à une personne humaine, sympathique préposée au demeurant. Mais il s’en est fallu de peu que je me décourage. Un citoyen moins patient aurait sûrement renoncé.

Il est assez singulier de constater que tout en encourageant les gens à dénoncer les abus de quelques imbéciles, on les confronte à des barrières. Je continue de penser que le plus court chemin d’un point à un autre demeure la ligne droite. Si le ministère responsable de la faune souhaite vraiment rendre efficace sa lutte aux comportements discutables, il lui faudrait rendre fluides les liens de communications avec ceux et celles qui veulent lui révéler les situations dont ils ont connaissance. Manifestement, on n’y a pas pensé au ministère.

Je ne suis pas un chasseur, je pense personnellement qu’il s’agit d’une activité dépassée dans le contexte moderne. Entre autres choses, je n’arrive pas à me convaincre que l’on puisse qualifier de sport, une activité dont le but ultime est de donner la mort. Mais il s’agit là de ma position personnelle. Après tout personne ne peut me forcer à tenir un fusil.

Et puis il y a toutes ces histoires dont on ne parle pas. Celles de ces bêtes, innombrables éclopées victimes de chasseurs maladroits, martyres finalement de cet amusement moderne. Des chevreuils une flèche plantée dans les côtes, perdant leur sang, clopinant et errant en souffrance dans les bois pendant des jours, cela existe croyez-moi.

D’un autre côté, je respecte les chasseurs qui ont un comportement éthique. Ceux qui sont conséquents avec les gestes qu’ils posent, ceux qui se soucient de la souffrance qu’ils infligent inévitablement aux bêtes et font diligence pour les abréger.

Mais comme le dit la chanson : Tout ce qui est dégeulasse a un joli nom. Braconnage est de ceux-là.

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