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Louise Turgeon
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Calvaire d'une nuit / Christian Dufour


Vendredi le 25 mars, 2005



MON AMI CHRISTIAN ET SON MERVEILLEUX CHIEN HIBOU


Je suis assis à la table de la cuisine en train de composer. Au moment où j’enlève mon orthèse pour écrire, un spasme dans la jambe me fait tomber à gauche. « Tabarnak ! » Il est 21 h 30. Le thorax appuyé sur le bras de mon fauteuil roulant et la tête au même niveau, mes deux bras pendent au sol. Je ne peux presque plus bouger. Même en levant mon bras droit, la manette de contrôle de mon fauteuil motorisé et mon appui tête me demeurent inaccessibles. Bref, je suis totalement immobilisé. La ceinture de sécurité abdominale que j’attache dès que je m’assoie, m’empêche de glisser au sol. Enfin, appeler à l’aide est inutile vu l’excellente insonorisation de mon appartement.

J’ai vécu des situations semblables à cinq ou six reprises au cours des trente dernières années. De fois en fois cependant, je suis demeuré sans séquelle vu l’élaboration et le raffinement d’une stratégie de sécurité dont la fiabilité de mes agentEs de soutien à domicile constituait un élément déterminant. L’une de celles-ci doit venir m’aider pour me coucher à 21 h 45.

Rencontrée hier au soir pour la première fois afin de lui montrer avec l’une de ses paires le processus des tâches à effectuer, cette nouvelle agente m’a été proposée par un service de références reconnu. Je sais qu’elle n’a pas encore les clefs ; je dois les lui remettre ce soir. Toutefois, je ne suis pas inquiet : je lui ai mentionné hier que j’étais déjà demeuré coincé sous l’évier de la cuisine ; de plus, le personnel référé par ce service est particulièrement bien averti lors des entrevues de sélection de ne jamais quitter un endroit de travail sans autorisation.

21 h 40

Le timbre actionné depuis la porte d’entrée du hall principal, trois étages plus bas, se fait entendre. Comme d’habitude, Hibou, mon chien d’assistance, se lève d’un bond. Il vient s’asseoir près de moi, à une dizaine de pieds devant la porte de l’appartement. Second timbre : pinnnn ! Hibou sille mais ne bouge toujours pas. Quelques minutes plus tard, sur ma table de travail, à une douzaine de pieds vers la droite, le téléphone sonne….cinq coups ; le répondeur se met en marche. Hibou ne comprend pas, sille et tourne en rond. Elle pense probablement que je suis en retard. Dans un quart d’heure, me dis-je, elle va revenir et sonner à nouveau. Vu l’absence de réponse, elle se souviendra et déduira qu’il y a un problème. Elle sonnera chez les voisins ou appellera le 911.

22 h

La sonnette retentit à nouveau. Même manège pour Hibou. Autre timbre. Et, quelques minutes plus tard, cinq autres sonneries de téléphone. Il ne me reste donc que quelques minutes à attendre avant d’être délivré. Sensibilisés, l’un ou l’autre de mes voisins lui ouvrira. Elle montera alors au troisième puis cognera à ma porte. Je lui dirai où se trouve une clef de mon appartement. Si elle ne la trouve pas, je lui demanderai alors d’appeler Émilie, Nadia ou maman qui en ont un double. Si aucun voisin ne lui répond, le 911 peut faire ouvrir. L’appui continu de mes côtes contre le bras de mon fauteuil commence à me faire mal. De plus, le sac urinaire le long de ma jambe doit être plein : j’ai de légers spasmes au niveau abdominal.

22 h 15 : Personne ! Mais que se passe-t-il donc?

22 h 30

Pinnnnn ! Pinnnnn ! Et de nouveau, le téléphone ! Non, ce n’est pas vrai. Elle n’a rien compris, ni rien retenu. Elle ne reviendra pas. Hibou sille et n’arrête pas de tourner en rond. Il vient sentir mes cheveux. Je lui parle. Que vais-je faire ?

23 h

Plus personne ne viendra maintenant. C’est sûr. Cela fait une heure 30 que je suis tombé. J’ai mal au côté. Je vois mon reflet dans la vitre du vaisselier qui est face à moi, de l’autre coté de la table : ma tête est toujours au même niveau que celui du bras de mon fauteuil, pas plus bas que celui de mon cœur. J’ai un peu de difficulté à respirer mais ce n’est pas dramatique. Heureusement que je ne suis pas tombé par en avant, comme il y a environ sept ans. Bernard, qui travaillait alors avec moi comme agent de soutien à domicile, devait arriver à 23 h. Suite à une contorsion trop rapide des épaules, j’étais tombé à 21 h 15, par en avant, contre mes cuisses, la tête devant les genoux. J’avais beaucoup de difficultés à respirer et environ une quinzaine de minutes avant qu’il entre, je commençais à me sentir étourdi. Son arrivée a vraiment été une libération. Sitôt relevé, nous avons constaté des plaques rouges disséminées un peu partout sur le visage et de multiples spasmes successifs dans les abdominaux J’ai mis plus d’une trentaine de minutes à m’en remettre.

23 h 45

Et maintenant, dans cette position de plus en plus inconfortable, je devrai encore attendre jusqu’à 06 h 30, moment où Nadia viendra pour m’aider à me «lever». Cela fera neuf heures que je tiendrai ainsi et 18 h consécutives assis. Je ne me rendrai jamais jusque là. D’ailleurs, c’est probablement de cette manière qu’est décédée mon amie Michèle Bourbeau, il y a une douzaine d’années. Dans la cinquantaine et ayant la sclérose en plaques depuis plus d’un quart de siècle, Michèle vivait également seule en appartement. Comme aucune réponse ne lui a été apportée au moment où il a sonné, le préposé qui était venu à 22 heure pour l’aider à se coucher, a quitté. Le lendemain matin, l’autre employée a retrouvé Michèle, inerte et sans vie sur son fauteuil. Je vais vivre la même la même chose. Je fais mon acte de contrition.

00 h 30

Cela fait maintenant 3 heures. Il n’en reste plus que six. Six heures X 60 minutes X 60 secondes = 21 600 secondes. Je ne dois plus penser. Donc,…1…2….3……17………64…………….254……Cela n’a pas de bon sens. J’ai des crampes plus violentes dans les abdominaux. «Calvaire», le sac urinaire que je porte contre la jambe doit sûrement être plein au maximum. Espérons pour une fois, que mon cathéter externe n’a pas été trop bien collé et qu’il ne résistera pas à la pression. Sinon, ce sera l’enfer: la vessie continuera de se remplir et pis à ce moment là…BANG!...BANG!...BANG! Le mal de tête épouvantable. Aucun moyen pour arracher le cathéter…l’hypertension et un vaisseau qui te pète au cerveau…Bref, un AVC…«Ben» voyons, Christian, où es-tu encore rendu…276….277…..Je pense à Angelo. Il n’est pas venu depuis une lune et nous ne sommes que mardi. Aucune raison ne me semble pouvoir justifier sa visite à l’improviste à cette heure de la nuit mais peut-être bien que par divin hasard…414…….452…..

1 h 37

Je dois lâcher prise…….Mieux que çà…..Concentre-toi, uniquement sur ta respiration : inspire…..expire…arrête….Inspire….expire…..J’ai mal à l’épaule; elle élance….Non, petit con…..….respire….respire…Cela n’élancera plus….Plus fort….plus fort, expire plus fort….Je pense aux mineurs pris au fond d’une mine après un effondrement de tunnel…..aux types emprisonnés dans leur sous-marin immobilisé dans un abysse…..à ce sous-marinier, dans un film, coincé sous les tuyaux dans la salle des machines. Il ne pouvait bouger qu’un seul bras. À force de contorsions, il agrippe une clef anglaise. Il cogne régulièrement sur les tuyaux, en morse, S.O.S…..S.O.S…..les ondes sonores sont captées par un radar ou un sonar, je ne sais plus. On les entend. On vient à leur secours….EUREKA! Je me souviens.

Quelques bruits transgressent l’insonorisation de mon appartement. Outre ceux qui traversent les fenêtres ou la porte d’entrée, certains proviennent parfois du voisin d’en haut : un bruit aigu comme celui d’un ustensile qui tombe ou répétitif tel celui d’un marteau qui cogne un clou…probablement dû à la résonance des planchers/plafonds de béton recouverts de bois franc. Les bras toujours pendants, mes doigts touchent presque au plancher. En forçant, je peux me pencher de quelques autres centimètres. Mes phalanges y touchent maintenant. Comme le sous-marinier, je m’essaye. Trois petits….trois grands…trois petits;….trois petits…trois grands….trois petits. Peut-être que mon voisin d’en dessous entendra et allumera.

2 h 15

….trois petits…trois grands…..Çà ne marchera pas. Le bruit n’est ni assez aigu, ni assez fort. Et à cette heure, il doit dormir à poings fermés...si seulement il est chez lui. Enfin, il y a du sang à l’endroit où je frappe. Je me suis blessé; tout à fait mineur cependant, et tout à fait inutile de continuer. Comme d’appeler Hibou d’ailleurs! En plus de ne pas avoir appris la commande «Parles!» lors de son entraînement, il est conditionné à ne pas japper depuis sa naissance : «NON!», les quelques rares fois où cela lui arrive. Il est devant moi maintenant, couché à plat ventre et me regarde sans bouger. Il sait que çà ne va pas mais il ne sait pas quoi faire. Chose certaine, si je réussis à m’en sortir, je communiquerai avec Mira pour m’informer s’il n’est pas trop tard vu son âge, afin de lui enseigner cette commande.

2 h 30

Cela fait cinq heures….et je suis toujours conscient. Par le reflet de la vitre du vaisselier, je vois que ma tête se situe plus bas que le niveau du cœur. Je la relève de temps à autre et demeure quelques minutes ainsi. J’en ai fait plus qu’il ne m’en reste à faire: 4 heures seulement avant l’arrivée de Nadia. Je dois recommencer à compter. Où étais-je rendu? On recommence : quatre heures X 60 minutes X 60 secondes = 14 400. Yeah ! C’est bien moins que tantôt. 1…2…3..…………..647……..Je ne ressens plus de spasmes abdominaux ni de céphalées. La capote a donc dû lâcher. Pourtant, rien ne sent.

3 h 40

Et si Nadia n’arrivait pas? Un accident pourrait se produire. Et, au bureau, Sylvie ne s’inquiétera pas de mon absence puisque hier soir avant mon départ, je lui ai dit que je passerai toute la journée de mercredi à l’IRDPQ. Heureusement, j’y ai donné rendez-vous à midi à Émilie, une autre de mes agentes de soutien à domicile. Donc, si Nadia n’est pas là, espérons qu’Émilie appellera chez moi, puis au bureau puis…Il y a Danielle aussi, cette autre grande amie qui vient faire l’entretien ménager chez moi, habituellement le mercredi ou le jeudi avant midi. Peut-être qu’elle viendra tantôt, même si elle communique toujours avec moi pour m’en avertir au préalable. En parapsychologie, je me souviens de ces nombreux cas de télépathie où des gens très proches se communiquent par la pensée. Alors, j’essaye…

4 h 17

Je m’en sortirai. C’est sûr maintenant, je le sens. Inspire….garde ton souffle…..expire….arrête. Inspire…..C’est garanti, j’appellerai Marie dès que Nadia arrivera: il y a sûrement eu erreur dans le processus de sélection. Et puis je téléphonerai chez Argus pour leur bracelet d’appel d’urgence. Et puis dans l’après-midi à l’IRDPQ, j’irai rencontrer le docteur Richards quant au projet de recherche GPS relativement à l’extérieur de nos logements. Et puis….

5 h 15

J’espère que je n’aurai pas de séquelles : 8 heures dans cette position et dix-sept heures en ligne assis sur mon cul. Nonobstant l’heure où je me suis étendu hier midi pour enlever la pression, j’aurai été assis pendant vingt-deux heures. Cela ne doit sûrement pas être recommandé pour éviter le développement des plaies de pression. J’ai mal au cou, à l’épaule et au côté. À nouveau, des spasmes abdominaux. Ma peau est moite et je sens couler des gouttes de sueur au front.

6 h 12 : ……6 h30………06 h30….6h 30……….

6 h 34

Voyons donc ! Ce n’est pas possible. Il est arrivé quelque chose…..Et, j’entends un bruit sourd. La porte du hall d’entrée….La clef dans la serrure….Elle est là…..J’hyperventille…..Elles me ramasseront à la petite cueillere et il m’en prendra quelques jours à m’en remettre.


En conclusion, cette déplorable mésaventure vécue il y a quelques semaines déjà, est loin d’être la première du genre à survenir, autant pour moi que pour de nombreuses autres personnes ayant ou non des limitations. Les incapacités bien sûr, contribuent à nous exposer davantage aux dangers, même dans une situation apparemment sans risque. Un incident banal peut s’y transformer de façon exponentielle, en drame. Heureusement, le dénouement de la situation exposée ici s’est avéré autre.

Confronté à ma grande vulnérabilité une fois de plus, donner suite à cette autre prise de conscience des responsabilités mutuelles nous liant quand on choisit de relever le défi de la compensation de nos limitations respectives, s’est actualisé de cette manière : rédaction du présent texte pour fin de meilleure sensibilisation auprès du personnel concerné; port continu d’un bracelet Argus depuis cet incident; échanges en cours pour l’adapter quand je suis à l’extérieur du domicile (GPS) et pour apprendre à Hibou à japper de façon sélective; sur conseils d’amiEs, transmission de ce texte à Planète Québec.

Aussi petits peut-on demeurer quand on caresse le pourtour de son nombril, aussi grand peut-on devenir quand on s’ouvre à l’autre en tendant vers la lumière. Partout, un jour ou l’autre, nous y avons tous été exposés : l’enfant autiste laissé par le chauffeur de taxi devant son domicile sans présence d’une ressource humaine visible connue, le dénigrement de l’immigré que l’on perçoit comme voleur d’emploi et parasite du système, la démente de Pick hébergée en centre d’accueil, gisant depuis cinq heures dans ses excréments et dont on feint d’ignorer l’état, l’alcoolique inconscient étendu sur le pavé et que l’on évite de regarder, ou tout simplement, la lettre de solidarité jetée à la poubelle vu que d’autres la signeront.

Qui dit mieux, infini demeure le champs où fleurissent les multiples autres facettes de ce processus par lequel, chaque jour, nous contribuons ainsi à éroder ou enrichir notre conscience sociale conjuguée au decrescendo ou à l’intensification de notre sens des responsabilités.

Somme toute, à bien y penser, peut-être est-il heureux que cet incident me soit arrivé. Sentir et comprendre davantage la dépendance peut aussi conduire à voir que tous, nous avons besoin des autres malgré les conflits empoisonnants qui nous déchirent.

CHRISTIAN DUFOUR

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