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Louise Turgeon
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À quelle station ?
Un texte de Christian Dufour


Mercredi le 04 mai, 2005

Comme ces millions d’autres personnes, j’ai écouté régulièrement à la télévision durant la première semaine d’avril, les nombreux propos relatifs à l’agonie, à l’œuvre et aux funérailles de Jean-Paul II.

J’aurais aimé intervenir aussi mais diverses considérations m’ont incité à m’abstenir: identifier l’ensemble de mes émotions et les assumer, ordonner mes pensées en continuum avec les expériences vécues au cours du dernier quart de siècle en lien avec cet évènement, réfléchir quant au devenir de ce qui semblait se présager…et coordonner le tout, ne m’a pas semblé compatible avec le temps d’antenne alloué à chacune et chacun pour cette émission. Par ailleurs, plus familier avec la plume qu’avec le verbe, je me suis dit qu’il valait mieux participer de la façon dont je procède en ce moment.

Papa est décédé il y aura bientôt dix-neuf ans. Je me souviens de ces heures douloureuses avec autant de limpidité que si son départ avait eu lieu hier. Les souffrances de même que l’altération successive de son corps et de sa conscience au cours de ses dernières semaines, nous ont incité à laisser la nature mettre termes aux progrès et efforts louables de la médecine. Debout à son chevet, mon frère Normand caresse maintenant son front avec tendresse et compassion. À vingt heures cinquante, en ce vendredi d’octobre, papa s’envole.

La tristesse s’est estompée et de papa, l’éternelle sérénité désormais, nous accompagnera. Les valeurs inculquées et l’amour qu’avec maman il nous a prodigués au long de son évolution, s’actualisent toujours aujourd’hui. La vie de chacun des membres de sa famille et de leurs descendantEs peut en témoigner. Son image autant que son souvenir demeurent gravés au plus profond de mon cœur et de mon hippocampe.

Pendant toutes les émissions portant sur la mort du chef de l’église catholique, j’ai entendu galoper continuellement ses chevaux de bataille : la dignité des personnes, le respect des droits, le combat pour la liberté, l’amour et la charité. Que de recueillement et de douleurs aussi, y ai-je vu exprimés avec sincérité, je pense, par ces pairEs de la grande famille chrétienne. Néanmoins, j’accuse pour ma part, n’avoir versé que quelques larmes. Pire, celles-ci n’étaient pas causées par le départ de celui dont on vivait le deuil mais par la tristesse de celles et ceux qui le pleuraient.

Éprouvant de la culpabilité pour ne pouvoir me considérer au même diapason, me sentir si peu affligé m’a questionné…d’autant plus que partager la loge des pleureuses ne me gêne pas habituellement. Rencontrée en 1975, Sœur Pauline avait vécu vingt ans dans un cloître en Norvège après avoir œuvré plusieurs années comme enseignante dans la congrégation Notre-Dame. Tel qu’elle me l’a appris de nouveau à cette époque, «…le lien personnel privilégié que tu entretiens avec Jésus-Christ constitue une des bases fondamentales du christianisme.» Pourquoi donc la flamme alors rallumée n’a-t-elle pas continué à briller?

Sans aucun doute, Jean-Paul II a été un grand humaniste. La Pologne, la chute du mur de Berlin, la rencontre d’Assise et ses multiples déplacements en témoignent. De plus, fort probablement sera-t-il sanctifié. Sa très grande piété, ses multiples invitations d’ouverture à l’autre… dont celle de notre cœur à Jésus, la grâce et les sentiments que l’on éprouvait en sa présence, son charisme et l’éveil des espoirs fantastiques qu’il a générés semble-t-il, militent en ce sens.

En regard de ses faiblesses d’autre part, je préfère écouter les théologiennes et théologiens qui sauront effectuer avec plus d’exhaustivité, d’objectivité et de finesse, les analyses requises pour compléter le bilan de son pontificat. Hors dogmes bien entendu, je continuerai quant à moi, à développer et enrichir mon opinion en faveur du mariage des prêtres, de l’ordination des femmes, de l’exercice de la démocratie dans les organisations, des fondements du discours de Mgr Roméro, de la place des sciences et de celle de la sexualité dans ce château où… officiellement, la chasteté flotte comme l’aura brillante qui entouraient les saintEs apparaissant sur les images de mon enfance.

À ce sujet plus particulièrement, je demeure profondément pécheur … selon la doctrine; conséquemment, je serai probablement damné. Torturé à l’adolescence par les interdits brandis de façon beaucoup plus subtile que celle de l’Inquisition au Moyen Âge, j’ai pu toutefois, me libérer de ces chaînes. Le travail intérieur…dont la prière, des expériences heureuses, le support de pairEs de même que l’acceptation intégrale de qui je suis par ma famille et mes amiEs, constituent les piliers intangibles de mon équilibre, encore aujourd’hui.

J’aurais aimé sentir et reconnaître en Jean-Paul II, vicaire du Christ, chef de l’église catholique et père spirituel par excellence, celui qui permet à tous ses enfants, tels qu’ils sont, de s’épanouir d’égal à égal, dans l’amour et la dignité. Papa nous a aimé. Comme pour mes frères et sœurs, iI m’a donné le soutien nécessaire pour acquérir les outils permettant de m’inclure et de grandir. Et ce, dans le respect de nos natures respectives. Là est toute la différence.

En tant que primat et guide de la communauté chrétienne et catholique, Jean-Paul II ne me semble pas avoir contribué à l’abolition des barrières divisant ses enfants. Entre autres, demander le pardon pour les crimes commis par l’église au cours des siècles et compatir avec les personnes d’orientation homosexuelle ne signifient rien pour moi. Authentique, le verbe s’incarne quand il prend chair; Jésus-Christ en témoigne. Or, les règles et les comportements de nombreux membres de cette institution envers la fratrie homosexuelle demeurent ségrégationnistes à maints égards. Rome et ses dépendances restent des maisons truffées d’obstacles psychosociaux, au-delà du faste qu’elles présentent.

Comme pour la clôture des Jeux olympiques ou lors de la tenue de différents très grands rassemblements politico nationalistes, la mise en scène déployée au sein des richesses entourant Place Saint-Pierre lors des funérailles, a été spectaculaire. Sympathisant avec celles et ceux présents à cette noble cérémonie, je me suis demandé par contre, combien d’entre eux continueront demain à nous lapider. Quelque en soit la réponse, prier pour le défunt et canaliser mon attention sur les propos des officiants étaient davantage de mise, ce que d’ailleurs, j’ai fait.

« Même s’il est mort, sa voix continue de nous rejoindre. » nous a dit avec simplicité le cardinal Ratzinger. Tout au long de sa brillante homélie dont il a régulièrement ponctué le contenu par l’ultime exhortation de Jésus à Pierre, « Suis-moi », j’ai porté une attention particulière à ses propos qui devraient certes, tous nous inciter à davantage réfléchir aux conséquences des gestes que nous posons. Que peut-il en être cependant?

Croire m’est difficile quand je sens de la dissonance entre le cœur et la raison. Apprendre à me conformer au Christ me l’est tout autant lorsque le Pasteur de son troupeau ne permet pas, consciemment, à plusieurs millions de ses brebis et agneaux, de paître aux mêmes prés. Vivant dans une famille où mes différences sont acceptées, non par compassion mais pour leur richesse, j’ai douté quand j’ai aussi entendu le cardinal citer : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimé. Demeurez dans mon amour. » Enfin, ne pouvant sentir ces «…joyeuses espérances et profondes gratitudes…» qui animaient alors l’assistance, j’ai estimé plus intègre….pour continuer d’apprendre « …à l’école du Christ, l’art de l’amour véritable. », d’aller me ressourcer au Chemin de la Croix.

Roulant d’une station à l’autre, j’ai cherché à comprendre selon cette «…perspective du mystère de l’amour qui va jusqu'au bout…», le «…sens nouveau…» que Jean-Paul II a conféré «…à la souffrance qui brûle et consomme le mal par la flamme de l’amour et qui tire du péché une floraison multiforme de biens. » Mais surtout, à chacune de ces stations, j’ai regardé où NOUS pouvions NOUS y reconnaître et comment on NOUS y percevaient et situaient : personnes homosexuelles, personnes divorcées, femmes, sœurs et frères musulmans, juifs, bouddhistes ou hindouistes. Pensant aussi que «Dieu ne fait pas de différences entre les personnes…(ceux) qui l’adorent et font ce qui est juste. », je me suis alors demandé pourquoi les différentes religions en font et pourquoi l’église catholique devrait être plus universelle que les autres.

Répondre adéquatement à ces questions nécessite beaucoup plus de connaissances et de sagesse que je ne pourrai fort probablement, en acquérir d’ici la fin de ma vie. D’autre part, la démonstration de la plupart de celles prônées et appliquées par les diverses confessions jusqu’à présent ne me semble guère hélas!, avoir de quoi convaincre autant qu’édifier. En fait, il m’importe davantage désormais pour ma part, de demeurer en paix avec ma conscience et avec Celle, Celui ou les deux à la fois…que l’on nomme Dieu.

Avec cette Force et cet Amour, Jean-Paul II dorénavant, évolue. « À la fenêtre de (sa) maison…, il nous voit et nous bénit. » Si rôle il a joué dans l’abolition des multiples obstacles architecturaux qui ont obstrué l’accès aux églises du diocèse de Québec avant 1984, je lui témoigne alors par la présente, ma profonde reconnaissance. Selon une telle perspective d’union entre le visible et l’invisible…entre le temporel et l’éternel, il devrait savoir aussi que les moments où je me suis senti le plus proche de lui durant les récents évènements, sont ceux où j’ai vu sa souffrance…également; de même, quand le primat des églises orientales a dit lors des Rites du dernier adieu, « Pardonne-lui ses fautes mon Dieu, toi seul qui est sans faute, toi qui est infiniment bon et proche des hommes… »

Sur le Chemin de la Croix, il n’y a pas de station de la Résurrection. Par contre, n’appartient-il pas à chacune et chacun qui suit Jésus-Christ, de redécouvrir quotidiennement la clef du mystère de cette renaissance dans la Lumière. Benoît XVI est maintenant le chef d’une église qui compte en adeptes, près du septième de la population mondiale. Saura-t-il lui permettre d’apprendre à s’harmoniser et à faire corps avec les autres? Serait-ce faire preuve d’acte de Foi quant à nous, de croire qu’il le pourra?


CHRISTIAN DUFOUR


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