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Lafleur du mal... / Texte de Gilles Théberge


Mercredi le 09 mars, 2005

Le climat maussade des derniers jours procure l’occasion de suivre les travaux de la commission Gomery qui, heureux hasard, a déménagé ses pénates à Montréal, et dont les audiences commençaient cette semaine.


Sur le grill, Jean Lafleur de Jean Lafleur Communication Marketing, l’un des protagonistes les plus attendus, qui doit éclairer la Commission et livrer des détails sur son rôle dans la saga des commandites. Nous avions été soumis aux trous de mémoire des politiques : Gagliano, Coderre, Robillard, Dion, Pelletier et le fumeur de cigares de la Société des Postes qui ne savaient rien, sans oublier les dernières pitreries de Jean Chrétien qui ont laissé tout le monde la bouche ouverte et la patte en l’air.

Jean Lafleur étant l’un des principaux livreurs de services du programme des commandites, on s’attendrait à ce qu’il livre maintenant des renseignements pertinents. C’est ce à quoi se sont employés le Commissaire et le procureur de la Commission, avec un succès apparemment relatif.

La mémoire a ceci de particulier qu’elle est propre à chacun et d’une fiabilité variable. D’une précision remarquable chez certains, elle fuit chez d’autres au moindre bruit. Comparaître devant une Commission d’enquête est en soi un événement stressant et peut devenir traumatisant. De quoi la transformer en trou béant? Le passage du temps, il est vrai, jette un certain flou sur les détails. Mais de là à oublier totalement les faits qui ont présidé à un enrichissement considérable sur une période de temps relativement restreinte ce n’est tout simplement pas crédible. En l’occurrence, rappelons que Jean Lafleur est soupçonné, c’est le moins qu’on puisse dire, d’avoir participé à une des plus grandes arnaques en matière de fonds publics de l’histoire canadienne.

Tout au long de son témoignage donc, Jean Lafleur s’est employé à présumer plutôt qu’à se souvenir, à plaider plutôt qu’à répondre, à feindre de ne pas comprendre le sens des questions, à dire qu’il saurait répondre si le Commissaire lui procurait des documents supplémentaires, dont il sait pertinemment qu’ils sont introuvables ou qu’ils n’existent pas.

Encore se souviendra-t-il des grandes lignes de certaines choses, mais jamais du détail ou, s’il se souvient, ce seront d’anecdotes comme celle du drapeau québécois qu’il conseillera de laisser dans le Stade olympique. Par ferveur ou par respect? Non pas. Tout simplement pour ne pas provoquer de débats dans le public. C’était carrément à vomir!

Ce sont des gens comme Jean Lafleur qui voulaient convaincre de se sentir Canadiens à coups de pins, de balles de golf griffées Chrétien, de cravates à feuille d’érable de foulards et de tuques vendus au gouvernement canadien au double de leur prix d’achat.

Il a bien dû admettre quelques petites choses comme le fait d’avoir rencontré Charles (Chuck) Guité, mais curieusement, il ne se souvient pas du détail de la rencontre. Ont-ils parlé du programme? Il ne se souvient pas. À la question de savoir s’il a rencontré Jean Pelletier alors chef de cabinet de Jean Chrétien, il admettra avoir lunché avec lui, mais n’avoir jamais parlé des contrats, ni du programme des commandites. Plutôt, ils auront partagé leur amour du Canada…

Malgré les fortes émotions que provoquent ces persistants louvoiements, la prestation de Jean Lafleur devant la Commission Gomery est éclairante à bien des égards. Le premier ministre Chrétien avait trouvé dans cette stratégie de pollution publicitaire, le moyen de convaincre les Québécois qu’ils feraient fausse route en soutenant la souveraineté.

Le bilan est fait et nous savons maintenant que cela aura eu peu d’influence réelle, la preuve en étant la reconduction d’un plus fort contingent de députés souverainistes à Ottawa depuis le référendum de 1995.

Est-il possible de croire que ces gens pensaient vraiment que le fait d’agiter des "chiffons rouges" devant le peuple pouvait le convaincre de quoi que ce soit? Je ne crois pas, sinon à la marge. Si les Canadiens voulaient vraiment que les Québécois se sentent partie prenante de ce pays, ils le leur feraient savoir en leur présentant des politiques et des attitudes inclusives, et ils célébreraient la richesse que constitue la différence du Québec.

Au lieu de ça, rappelons-nous que malgré des consensus solides au Québec, il faut généralement des décennies pour obtenir à l’arrachée la moindre entente de partage financier dans de nombreux dossiers où le Québec dispose d’une juridiction exclusive.

Regarder cette Commission faire l’autopsie d’un scandale de cette ampleur a de quoi provoquer des haut-le-cœur à vrai dire. Le Commissaire Gomery est apparu quelques fois sur le point de perdre patience devant la mauvaise foi évidente de Jean Lafleur. Il ne peut se le permettre évidemment, mais au cours de l’exercice, on se prend souvent à souhaiter qu’il montre les dents et morde une bonne fois, tant il est vrai que ce témoin, comme ses prédécesseurs, cultive l’art d’avoir oublié l’essentiel.

Il a tout oublié, le brave homme, sauf d’envoyer ses factures que, sans même le savoir, vous et moi, avons payées. J’ai hâte de voir quels extraits de cette pitoyable comparution va retenir Infoman cette semaine! Et vous?


Gilles Théberge

L'ÉPICENTRE


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