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Grivèlerie (suite et fin)
 

Jeudi le 12 mai, 2005


Nous sommes enfin sur le trottoir, encore quelques pas avant de tourner le coin, personne ne nous suit. Paquin et Levasseur ont déjà pris une bonne avance sur la rue de Seine.
À mon signal, tout le monde déguerpit à toute allure.
Il nous faut traverser le boulevard St-Germain à même la circulation qui est dense malgré l’heure tardive.
Comme au cinéma, les voitures freinent, on klaxonne, certains nous engueulent.

Une fois arrivé à l’auto je ne trouve plus la clé pour la serrure qui n’est pas la même que celle pour démarrer. Tout le monde est sur les nerfs et surveille derrière nous. Enfin, voilà, ça y est. Tous s’engouffrent rapidement et nous démarrons. Personne ne dit mot, sur les 200 mètres que nous faisons en ligne droite, puis je tourne à droite, c’est l’explosion.

Jamais je n’ai vu des gars aussi fiers d’eux. On a réussi presque l’impossible.

Une fois arrivés à l’hôtel, d’autres membres de l’équipe sont en discussion dans le lobby. Mes trois comparses entrent comme des matadors. L’adrénaline est au max.

Ils s’empressent de raconter à ces derniers, la situation extrême qu’ils viennent de vivre. Un cameraman arrive caméra en mains, c’est mon fils, accompagné du preneur de son. Eux ils avaient travaillé dans la soirée.

On recommence le récit pour eux. Tout le monde est tellement surexcité que personne ne veut aller dormir.

On revit chaque instant du repas, on reprend ce qu’a dit le maître d’hôtel, le serveur, l’autre serveur, les répliques de chacun, etc.
Personnellement je suis épuisé. Comment tout cela allait-il se terminer?

Pendant les jours suivants, souvent il était question du fameux dîner, (en France on dit dîner pour le repas du soir) au Munich.

Une semaine plus tard, un vendredi midi, nous tournons un autre gag qui est encore une fois, un succès sur toute la ligne. Le déroulement du gag a bien fonctionné, aucun accrochage et notre victime dont j’ai oublié le nom, est ravie d’avoir été piégée.
C’était le dernier gag à être tourné avant l’enregistrement devant le public.

Au moment où tout le monde s’apprête à partir avec tout le matériel, arrive à l’improviste, un policier parisien, accompagné de deux serveurs du Munich.
Un lourd silence envahit la pièce.
Le policier s’adresse à moi :
- Nous aimerions parler à monsieur Béliveau.
- Manque de chance, que je lui réponds aussi sec, il vient tout juste de quitter.
( Heureusement pour moi, je n’étais pas encore très connu physiquement à Paris.)
Personne sur le tournage n’ose me contredire.

Aussitôt un des serveurs dit au policier en les pointant du doigt.
- Lui, je le reconnais avec sa tête frisée, en désignant Denis Levasseur, lui aussi le petit blond, en désignant Pierre Paquin et l’autre qui tente de se camoufler derrière ses verres fumés, pointant Jean-Pierre Alarie.
Mais personne ne me pointe du doigt.
- Qui êtes-vous? me demande le policier.
- Benjamin Jutras, je suis le responsable de la production. Que se passe-t-il, nous sommes en règle pour le tournage.

- Il ne s’agit pas du tournage, mais d’une facture impayée dont le montant me paraît très élevé.
- Si ces messieurs ne règlent pas sur le champ, je me vois dans l’obligation de les embarquer.
Vous savez en France, nous sommes très sévères sur ce point. Vos collègues vont être accusés de grivèlerie et ils vont passer le week-end au violon, aux frais de l’État.

On peut lire la consternation sur le visage de tout le monde.
Un membre de l’équipe, qui n’est pas impliqué dans l’histoire lance soudainement un : On va se cotiser.

Tout le monde fouille dans ses poches, certains font des chèques et on finit par amasser le montant nécessaire.
- Il en manque, dit le policier. Il manque 3,000 francs. Ce sont mes frais personnels, je ne travaille pas pour rien, parce que moi, dans la vie de tous les jours, je suis comédien et j’ai été engagé par monsieur Béliveau pour faire le dénouement du gag où ont été piégés trois d’entre vous.
- Il y eut une deuxième explosion dans la salle.

- J’ai dû expliquer à mes trois partenaires Alarie, Levasseur et Paquin que le jour du délit, je m’étais rendu au restaurant le Munich rue de Bucci.
- J’y avais laissé en consignation ma carte de crédit en expliquant au maître d’hôtel, que le soir même je viendrais à son restaurant, en compagnie de trois de mes amis et que je voulais les laisser croire que nous pouvions partir sans payer.
Je l’assurai que dès le lendemain je passerais signer la note et récupérer ma carte de crédit.

- Ce qui explique pourquoi, j’ai rechigné et grimacé, lorsque Pierre Paquin a commandé du vin à 400$ la bouteille.
- Le maître d’hôtel trouvait l’idée très intéressante et amusante, c’est pourquoi, il avait prévenu les serveurs qui se trouvaient dans notre section, d’où leurs allusions, sur les escargots trop lents pour courir et le fameux dîner gratuit de tonton Philippe au Québec.
- De plus, il avait prévenu la plupart des clients présents.
- Comment ont-ils pris le fait de s’être fait piéger de cette façon.
- Pierre Paquin m’a semblé le plus touché dans son orgueil. C’est un garçon fier, intelligent et un professionnel des situations les plus loufoques.

- Denis Levasseur s’est pris la tête à deux mains, a marché de long en large, avant de dire :
- Nous savons maintenant ce que l’on fait subir aux autres.
- Jean-Pierre Alarie m’a dit : Lorsque nous sommes sortis du restaurant ensemble, je t’ai dit que c’était génial, mais aujourd’hui je réalise qu’il est facile d’être génial quand tout est arrangé à l’avance.
- De retour au Québec, un mois plus tard, une dernière petite surprise les attendait.
- Lors d’un enregistrement devant public à Laval, quel ne fut pas leur stupéfaction de voir apparaître sur grand écran, leurs sorties du restaurant et notre course folle sur la rue de Seine pour regagner l’auto.

- Là encore, ils ont compris que le fameux soir où ils ont vu arriver mon fils, caméra en main, à l’hôtel, que ce dernier avait bel et bien travaillé tard, mais pour eux.
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