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Un Jour à New York...
 

Mercredi le 16 mars, 2005


Simognac, j’espère que tu ne te couches pas à l’heure des poules mon ti-gars. Il n’est pas encore minuit et même à minuit c’est tôt.
Je suppose que vous êtes monsieur Niquet, avance Gévry.
Tom Niquet en personne. Tom c’est un diminutif, mon vrai prénom, c’est Thomas. Thomas l’incrédule, Thomas le sceptique, je suis comme le Thomas de l’évangile, je ne crois que ce que je vois. Renaud et moi on avait souvent des engueulades à ce propos qui n’en finissait plus. Un jour Renaud m’a dit :
Écoutemoi bien Tom, est-ce que la ville de Tokyo existe vraiment ?
J’ai répondu, bien sûr, enfin... peut-être qu’elle existe.

Et pourtant, a-t-il ajouté, tu ne crois que ce que tu vois et tu n’es jamais allé à Tokyo ou nulle part ailleurs au Japon, alors comment peux-tu dire qu’elle existe.
J’avoue que j’étais un peu embêté de lui répondre, mais j’ai réussi à m’en sortir.
C’est que, vois-tu Renaud, j’ai déjà rencontré un japonais qui m’a dit venir de Tokyo. Alors si j’ai vu un japonais qui venait de Tokyo, c’est comme si j’avais vu Tokyo.
Tom, m’a-t-il dit, il y a des choses dans la vie qu’il faut croire sans voir. Et la réponse du japonais est une excellente réponse, car il faut faire confiance à ceux qui ont vu pour nous. Sinon, dans notre société, il y aurait des injustices énormes. Ce n’est pas parce que toi et moi n’avons pas escaladé l’Everest, qu’il n’existe pas. Mais il y a pire Tom, il existe des vérités morales, des vérités spirituelles et des vérités dites paranormales qu’on ne peut voir ni toucher, mais qui sont toutes aussi vraies que l’Everest.

Il avait toujours des comparaisons pour tout, le Renaud.
Bon Gévry, c’est bien ça ton prénom Gévry, bien écoute-moi bien mon ti-gars. Étire-toi un peu le bras et prend le sac brun que j’ai déposé sur le bureau.
Gévry s’exécute machinalement.
Sorsmoi cette bouteille. Sais-tu quel âge elle a cette bouteille et d’où elle vient ?
Mais il n’attend pas de réponse de Gévry.
Cette bouteille mon gars, m’a été donné par ton père une semaine avant de partir pour New York.
On devait la boire à son retour. C’est du porto et pas n’importe lequel comme tu peux voir.
Gévry jette un coup d’œil à l’étiquette et acquiesce de la tête.
Ton père et moi, on aimait bien philosopher ensemble, on parlait de tout et de n’importe quoi.

On réglait les problèmes du monde. On n’avait pas d’horaire fixe pour le faire. Ton père pouvait aussi bien se présenter à la maison un mercredi soir comme ça, sans prévenir. On se faisait livrer à la maison des mets chinois ou de la pizza. Ensuite on sortait un bon petit fromage, et sans s’en rendre vraiment compte, on vidait la bouteille. Sans oublier qu’une fois lassé du fromage, on allumait chacun un cigare.
Je te dis mon gars, que ton père et moi, on en a fait de la boucane et on en a pété de la broue !
Gévry écoute son visiteur sans l’interrompre.

Y a des fois, il partait à quatre..., cinq heures du matin et même au petit jour. On allait travailler le lendemain comme si de rien n’était. Faut dire qu’on était jeunes et plutôt fringants...
Vous êtes un ami d’enfance de mon père ou vous avez fréquenté le même collège ! demande Gévry.
Ni l’un ni l’autre. On s’est connu dans la vingtaine, au début de la vingtaine. Moi j’avais déniché un emploi à la radio, y avait à peine deux mois que j’étais en poste, une grève nous tombe dessus. Alors pour arriver, j’étais serveur quatre jours par semaine, dans un petit restaurant italien, sur les bords du Richelieu. Et voilà qu’un certain soir, il pleut à boire debout et il n’y a pas un chat dans le restaurant. J’ai dit au chef, on devrait fermer, y a personne qui va se présenter à cette heure-ci, surtout avec une température semblable.

J’n’avais pas fini de le dire, que la porte s’ouvre et un jeune homme tout détrempé fait son entrée.
On était sur le point de fermer, lui dis-je, mais si vous voulez manger, on va vous servir.
Pas du tout, qu’il m’a répondu, je cherche des cigarettes et encore mieux des Celtiques brunes sans filtre, j’ai encore un peu de chemin à faire et sans une cigarette je tape du pied dans l’auto...
Alors là, je me suis dit : D’où il sort le coco, des Celtiques brunes, où il se croit, y a personne que je connais à des centaines de miles à la ronde qui fume des Celtiques brunes, il me prend pour le frère André, et là, j’ai eu un éclair de génie. Alors, je lui ai dit :
Approche-toi du foyer bonhomme, ça va te sécher un peu, je reviens dans deux minutes.

J’ai grimpé l’escalier et suis allé dans le bureau du patron. Et là, devant moi, sur son bureau, près du panier à lettres, un paquet de Gitanes qu’un représentant en sauce tomates avait oublié, le mois dernier. Je mets le paquet dans ma poche et je redescends en courant.
T’as pas de chance mon vieux, dis-je à mon supposé client, des Celtiques, il faudrait un miracle pour en trouver...
Et bien, faisons un miracle, qu’il me répond. Il doit bien y avoir des brunes quelque part.
Par contre lui dis-je, moi je fume des blondes et je veux bien t’en donner quelques-unes pour te dépanner. Je joins le geste à la parole et je dépose mon paquet sur la table et de l’autre main, je sors de ma poche le paquet de Gitanes brunes.
Il bondit sur moi et m’embrasse sur les deux joues.
Ah mon frère, qu’il me dit, on sera copains pour la vie. Tu vois, ensemble on peut faire des miracles !
Et c’est de cette façon que j’ai connu Renaud.
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