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Un jour à New-York...
 

Mercredi le 29 décembre, 2004


Sur cette entrefaite, Renaud regarde venir vers eux, un drôle de personnage. L’homme porte un habit de safari en toile épaisse. Mais ce qui attire particulièrement l’attention de Renaud, celui-ci est coiffé d’une perruque de mauvaise qualité, installée en travers sur le crâne.

Ted s’arrête et l’inconnu en fait autant et s’immobilise à un pas ou deux devant Ted. Ce dernier met la main dans sa poche et en sort une liasse de billets de banque. Sans regarder l’individu, Ted compte trois cents dollars et les remet à cet être curieux. Aucun mot n’est échangé entre les deux hommes.

L’homme continue son chemin.

Comme s’il ne voulait pas aborder le sujet, Ted pointe immédiatement la main gauche vers une autre enseigne néon qui clignote à intervalles réguliers.

- Regarde cet enseigne de Night Club, Open 24 hours. C’est un club de danseuses. Les plus belles et meilleures danseuses au monde my friend. Des danseuses nues, bien entendu. Ça s’appelle Buddy’s Boddies.
C’est moi qui ai trouvé le nom. Original, hein! Je change de gérant tous les ans, sinon il trouve le truc pour me voler. Ce monde-là, Rayno, c’est de la racaille.

Ted pousse la porte d’un restaurant. Chez Joey’s Delicatessen. Trois hommes sont assis au comptoir et discutent entre eux. Une serveuse semble affairée à passer un linge sur une table du fond.
Renaud et Ted prennent place à la première table près de la porte.
- Hey, la noiraude! hurle Ted de sa voix enrouée, bouge ton gros cul, on n’est pas des inspecteurs du travail, lâche ta guenille et occupe-toi des clients.

Les trois hommes au comptoir se sont tus.

-Apporte deux cafés de ta couleur en venant par ici, ça va te sauver un voyage de paresseuse.
À voix basse Renaud s’adresse à Ted.
- C’est peut-être par manque d’habitude Ted, mais je ne trouve pas tes propos rassurants. Ils sont trois noirs au comptoir et nous on est blancs et moi je ne suis pas le plus gros, ça pourrait les indisposer... non!

Sans répondre, Ted crache sur la table et fait signe à Renaud de lui donner une serviette en papier. A l’aide de sa salive Ted frotte de sa main droite une tache qu’il a aperçue.
Ces gars-là, fait Ted en les montrant du regard, travaillent pour moi. Ce sont les livreurs de nuit. Ils font la livraison de boisson alcoolisée ou de bière à des clients qui n’osent pas sortir de chez eux la nuit. C’est trop dangeureux. Évidemment c’est sous la table, c’est pas déclaré sinon le profit serait trop maigre.

La serveuse dépose sans cérémonie sur la table, les assiettes commandées plus tôt. Eggs and grits.

- Les oeufs et les «toasts» le matin, dit Ted, ça vous donne le carbure nécessaire pour partir la journée et les grits ça adoucit l’estomac comme celui d’un bébé.

Renaud regarde les grits dans son assiette, genre de semoule pâteuse et laiteuse sur laquelle on a déposé un gros morceau coloré de beurre fondant.

- Avale, avale, tu vas voir c’est vraiment très bon, même si au goût on n’y trouve rien. Faut pas trop s’amuser, notre rendez-vous est à onze heures.

- Comment s’appelle cet avocat, demande Renaud.
- Bill, Bill Yale, c’est mon ami, c’est le meilleur avocat de tout New-York.
- Yale, y a pas une université qui porte ce nom!
- J’en sais rien, répond Ted, mais je crois qu’il y a une grosse compagnie de cadenas qui porte ce nom, mais tu vas voir Bill, lui, n’est pas barré.

Les deux se lèvent de table en même temps. Renaud cherche de la monnaie au fond de sa poche. Ted remarque le geste.
Il n’y a rien à laisser en pourboire, my friend, c’est compris dans la facture.
- Mais je n’ai pas vu de facture.

- On ne fait pas de facture à Ted. Personne ne devrait payer ici, le service est pourri. T’as vu cette tache de confiture séchée sur la table, imagine que j’aurais appuyé le coude ou encore un client bien habillé, malgré qu’à part toi Rayno, j’en ai rarement vu.

Les deux compères se retrouvent à nouveau sur le trottoir.
Ils ont à peine 50 mètres de marche lorsque Ted attrape Renaud par le bras.
- C’est ta première visite à New-York, viens par ici. Tu vas assister au meilleur «show live» au monde.

Ted s’adresse à un grand gaillard à l’allure peu sympathique.
- Joe va s’occuper de toi et te trouver une bonne place le temps que j’aille faire le compte des recettes de la nuit.

Le nouveau guide de Renaud pousse de la main un épais rideau rouge en velours. Il fait signe à Renaud de s’avancer.
L’endroit est très obscur. Quelqu’un tenant une lampe de poche lui indique en l’éclairant, qu’il y a une place libre près de l’allée dans la troisième rangée du fond de la salle.

Renaud n’est pas encore assis, que la scène s’éclaire et qu’une musique de jazz se fait entendre dans les haut-parleurs.

Le peu d’éclairage est suffisant pour lui permettre de constater que la salle est remplie à pleine capacité.
Un couple de danseurs, homme et femme, fait son entrée sur scène. La femme occupe l’avant-scène et l’homme reste derrière près du rideau qui sert de fond de scène.

Au son de cette musique la femme exécute un semblant de strip-tease. En moins de deux, elle est complètement nue, elle s’avance langoureusement vers son partenaire qui a laissé tomber chemise et pantalon. L’homme ne porte qu’un cache-sexe.
Renaud jette un coup d’œil à la personne assise sur sa droite qui semble commencer à s’agiter sur son siège.

C’est un homme dans la quarantaine avancée. Son dos n’est pas complètement appuyé au dossier comme si le spectacle l’obligeait à s’avancer sur son siège. L’homme a placé son chapeau sur ses genoux probablement pour ne pas gêner la personne derrière lui.

Sur scène le couple enlacé roule par terre en faisant des gestes étudiés avec les bras et les jambes.
Le danseur a fait disparaître son cache-sexe. Renaud devine la suite. Il n’en croit pas ses yeux. Le couple passe d’une position à une autre.

Mais c’est un peuple de pervers, pense Renaud, à cette heure-ci du matin, tous ces gens qui ont payé leur droit d’entrée pour assister en personne à un spectacle porno sur scène, mais c’est le déclin... de la morale américaine.
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