CHAPITRE DIX Les leçons de la Mauricie
Nouvel affrontement Chartrand-Marchand
Précédé de sa réputation, Michel Chartrand est accueilli en sauveur au Conseil central des Syndicats nationaux de Shawinigan et de Grand-Mère (CTCC). Enfin, se dit-on, voici un homme qui n’aura pas peur des patrons et des maîtres de Shawinigan! Car même si Chartrand n’a recueilli que quelques votes en se présentant contre Marchand lors du dernier congrès de la CTCC, les délégués ont été à même d’apprécier son sens de la justice et de l’équité et certains lui vouent déjà une admiration sans bornes.
On aime, on apprécie la force de ses discours où chaque mot est pesé, où pointe, toujours, une odeur de franchise.
La Mauricie, surnommée le royaume de la pulperie, vit littéralement sous l’empire des moulins à papier. Les grands syndicats des travailleurs du papier sont affiliés à la CTCC. Les villes de Shawinigan, Grand-Mère, La Tuque et Trois-Rivières constituent l’axe fondamental de cette industrie.
Tout le monde y trouve son compte, les travailleurs qui y trouvent des jobs steady, et les compagnies qui empochent de gros profits qu’elles ne partagent pas avec leurs ouvriers. Jusqu’à maintenant, cette situation était tolérée mais, car il y a un mais, les travailleurs en arrachent, c’est le cas de le dire, et la frustration gagne leurs rangs. De véritables négociations pour les conventions collectives, il n’y en a jamais eu.
Ce sont toujours les compagnies qui ont le dernier mot. Les syndiqués éprouvent donc le besoin de serrer les coudes et de faire front commun devant l’employeur.
La compagnie Consolidated Paper Corporation exploite trois moulins à papier: deux dans la région de Shawinigan et Grand-Mère (Belgo et Laurentides), et le troisième dans la région du Saguenay, à Port Alfred (un autre Belgo). Les trois syndicats de travailleurs sont affiliés tous à la CTCC et les trois conventions collectives de travail arrivent à échéance en même temps, soit le 30 avril 1955.
La Fédération syndicale qui les représente veut négocier les trois contrats de travail simultanément. Pour la petite histoire, le père de Jean Chrétien, «le p’tit gars de Shawinigan», est surintendant à la Belgo de Shawinigan. Il occupe, bien évidemment, un poste non syndiqué.
Michel Chartrand est arrivé dans la région depuis quelque temps. Avec l’appui du Conseil central, il loue du temps d’antenne au poste de radio CKSM, à Shawinigan. Cette station de radio populaire jouit d’une bonne cote d’écoute. Les propos de Michel peuvent influencer le cours des négociations. Alors, il ne se gêne pas pour souligner, chaque fois qu’il s’installe au micro, que la compagnie papetière, la Consol comme on l’appelle familièrement, réalise des profits immenses qui dépassent la moyenne canadienne. Une telle prise de parole aura son importance dans le déroulement du conflit qui s’annonce.
Elle permettra de contrecarrer tous les petits potins, toutes les rumeurs que les patrons et leurs alliés s’empresseront de faire circuler parmi la population. |