CHAPITRE DIX En route vers la grève
Le ministre du Travail n’a pas encore nommé de conciliateur dans ce conflit. Le 9 juin, les 800 travailleurs de Belgo sont les premiers à déclencher un arrêt de travail. Les 700 travailleurs de Laurentide emboîtent le pas deux jours plus tard. Par cette grève illégale, on veut forcer la compagnie à négocier de bonne foi.
Le 15 juin, le président de la CTCC, Gérard Picard, écrit au ministre du Travail pour lui expliquer les raisons du débrayage. Le ministre Barrette ne répond que le 23 juin. Selon lui, il n’est pas trop tard pour nommer un conciliateur mais les grévistes doivent cesser leurs mouvements illégaux. Les dirigeants syndicaux, de leur côté, entendent demander à leurs membres de retourner au travail. Michel Chartrand s’oppose à cette stratégie. Finalement, le retour conditionnel au moulin ne s’est pas effectué, tel que l’avait prévu la direction du syndicat.
Chartrand rencontre de nouveau Fournier
Guy Fournier s’est lui aussi déplacé et il travaille maintenant au Nouvelliste de Trois-Rivières. Il se rappelle un incident cocasse qui aurait pu tourner au drame, n’eût été son sang-froid:
Pour Michel, l’action syndicale a toujours été à la fois un jeu et une tâche tout à fait sérieuse. Pendant la grève, Michel avait fait une déclaration incendiaire au Nouvelliste. Jean-Marie Bureau, qui était l’avocat de la compagnie et également fort connu à Trois-Rivières — c’était aussi un libéral notoire mais il collaborait maintenant avec le régime de Duplessis —, s’était mis dans la tête de casser le syndicat. Lui aussi n’avait rien à son épreuve. Il ne s’enfargeait pas beaucoup dans l’éthique et il avait fait une série de manœuvres qui avaient fortement déplu à Michel.
Michel répétait à qui voulait bien l’entendre: «Si je vois Jean-Marie Bureau sur les lignes de piquetage, je vais le crisser en bas du pont.»
Cette déclaration avait fait la manchette du journal. J’étais dans une situation extrêmement délicate parce que, en plus, Bureau faisait partie du conseil d’administration du journal. J’avais donc atténué un peu les propos de Michel en me disant: «Dans le fond, ça va juste lui rendre service.» Mais on ne pouvait pas publier les propos de Michel sans inclure une réponse de Bureau qui avait alors dit les pires choses contre Michel.
Il l’avait traité de communiste et de révolutionnaire, en ajoutant qu’il espérait que les gens de Shawinigan n’allaient pas se laisser avoir par lui. On publie donc les deux déclarations et le lendemain, Michel décide d’interdire les lignes de piquetage au journaliste de notre journal parce qu’on avait publié une déclaration de Bureau à côté de la sienne; il disait que c’était malhonnête de notre part et que le journaliste n’avait pas à faire part de ses déclarations à Bureau.
Celui-ci n’avait qu’à lire le journal comme tout le monde, quitte à répliquer le lendemain, mais, «crisse, pas dans le même article». Il avait très mal réagi. Il avait décidé en plus que Jean-Marie Bureau étant membre du conseil du journal, le journal ne pouvait être objectif et donc, qu’il ne donnerait plus de nouvelles au journal, que cela se ferait uniquement à la radio. Le journaliste était revenu des lignes de piquetage malheureux comme une pierre en nous disant qu’il était désormais interdit sur les lignes de piquetage.
Moi, j’ai dit: «Il n’y a rien là, Michel est un vieux chum, je vais aller le rencontrer.» Après ma journée de travail, je me rends sur les lignes de piquetage, je stationne à une distance raisonnable et je m’approche à pied; je demande aux premiers grévistes, sur la ligne de piquetage, d’aller chercher Michel Chartrand.
Je vois bientôt Michel qui s’amène et je lui dis que je voulais lui parler au sujet de ce qu’il avait fait au journaliste. Michel répond: «Ah ben, tabarnak!» Il se retourne et dit aux gars: «C’est lui l’écœurant qui est en charge du journal, pognez-le!» Moi, je pensais qu’il faisait une farce, mais quand j’ai vu les gars qui avançaient, menaçants, je suis parti à courir et je suis entré dans une boîte téléphonique. Michel est arrivé, les gars entouraient la boîte téléphonique et Michel m’a dit: «Essaie donc de sortir…»
Je suis resté dans la boîte avec les gars autour et Michel est reparti. À onze heures et demie le soir, donc au moins quatre heures plus tard — et il ne faisait pas chaud ce soir-là —, Michel s’est ramené et il a dit à un gars: «O.K., débarquez, je vais lui parler.»
Michel ouvre la porte de la cabine, il me donne une grande claque dans le dos, puis me dit: «T’as eu peur en criss, hein? Ben, ça va te montrer quelles sortes de sévices on est obligé d’endurer nous autres parce que, ce qu’on t’a fait là, c’est rien en comparaison de la violence que les patrons utilisent contre nous autres.»
Là, j’avoue que j’étais en beau tabarnak. Comme la police avait eu vent de l’affaire, ils ont intercepté mon auto et m’ont amené au poste. Ils m’ont suggéré de porter plainte contre Michel et les grévistes. Je leur ai répondu que je ne pouvais pas faire ça, que Michel était un ami que je connaissais depuis toujours. Des années plus tard, j’ai repris cette drôle d’histoire dans mon téléroman L’or et le papier.
Pour moi, ça confirme que dans les attitudes de Michel et dans son travail, il y a toujours eu une part de jeu. Dans le fond, il y avait du sérieux dans le fait de me laisser enfermer par les gars pendant quatre heures. J’ai toujours eu la conviction, peut-être à tort, que Michel serait intervenu si les gars avaient utilisé la violence. Dans le fond, tout ce que les gars ont fait, c’était de m’empêcher de sortir, mais à voir leurs gueules, je n’en avais pas le goût; il y avait à la fois, de la part de Michel, du jeu, de la provocation.
Il y a toujours aussi dans ce que fait Michel un fond de leçon à servir, un fond de vérité. Dans le fond, il s’est dit: «Je vais quand même lui montrer qu’on n’est plus sur le même bord de la barricade et que, calvaire! même si on se connaît depuis longtemps, il reste qu’en ce moment c’est lui qui est au journal.» Je pense que quand Michel croit à une cause, jamais il ne va dévier de cette ligne, ni par amitié ni par camaraderie.
C’est comme ça que je l’ai toujours interprété. Il avait sûrement dit aux grévistes: «Le maudit journal, ils ne l’emporteront pas au paradis, ils sont injustes.» Il voit celui qui est responsable de la rédaction s’amener. Il n’est pas pour dire: C’est un chum, je le connais. Tout ce qu’il pouvait dire et faire, c’est ce qu’il a fait. Quand, après avoir renvoyé les gars, il m’a donné une tape dans le dos, Michel avait fait sa job même si ça impliquait de me laisser enfermé dans une boîte téléphonique pendant quatre heures. Ce n’était pas ça qui était important; l’important, c’était le but à atteindre. Dans un sens, je trouve cela assez admirable parce que je ne connais personne qui ferait ça. La seule personne capable de piler sur sa mère, son père, sa tante, sa sœur parce qu’il a un but à atteindre, un bien collectif à atteindre, je n’en connais pas d’autre que Michel. |