Certains théologiens ne se gênent pas pour dire que l'Église quand elle parle de principes sans tenir compte des contingences économiques risque de passer à côté de la question. Qu'on dise aux riches de faire la charité, ne me convient pas du tout. Je n'aime pas qu'on entretienne des pauvres pour avoir l'occasion de faire la charité en toute bonne conscience, (Jacques Brel). Je ne peux être heureux, à côté d'une humanité dont les deux tiers manquent de tout, de l'essentiel.
ABDMA, 1968.
On mesure mal la pauvreté engendrée par le chômage. Pauvreté physique aussi bien que psychologique. Durant la dernière guerre, on a noté qu'un soldat qui était blessé et qui, à cause de sa blessure était retourné chez lui, sentait moins sa douleur. Il savait que c'en était fini pour lui les horreurs de la guerre et qu'il allait retrouver sa femme et ses enfants. Dans le cas du chômage, c'est exactement l'inverse. Non seulement l'ouvrier se retrouve sans travail, mais par les temps qui courent, il ne sait même pas quand il pourra travailler de nouveau. Et cela, quel que soit le métier. De toute façon, les travailleurs aujourd'hui, tous les travailleurs sont menacés de se retrouver devant rien du jour au lendemain. Durant la crise, en 1939, les compagnies fermaient tranquillement. De nos jours, on ne voit même pas venir le coup. Je pense à de belles usines de produits chimiques à Shawinigan, où il y avait de bons syndicats, de bons salaires. Une fois j'étais là, à une fermeture d'usine, j'ai demandé au gérant général: Pourquoi est-ce que vous fermez? À cause des salaires? Il m'a répondu: Absolument pas. C'est parce que dans les produits chimiques, on ne fait plus autant d'argent qu'on en faisait. On a de la concurrence. Alors on va s'installer ailleurs. C'est cela l'angoisse de la condition ouvrière. Ou, si l'on veut dire les choses autrement, la pauvreté ouvrière c'est aussi cela. Quand on parle des petits salariés, il faut tenir compte également des pressions de la société. Parce que si tu n'as pas le char de l'année, tu as l'air d'un cave. Et s'il n'y a pas dans la cuisine les derniers accessoires, on se fait demander ce qui arrive. Comme de raison, la plupart évitent de regarder la situation en face. Les dirigeants de la société aiment autant se fermer les yeux. Et même les travailleurs essaient d'oublier; autrement, cela deviendrait intolérable pour eux.