Profitant de l’accalmie de la fin de la guerre, le gouvernement libéral de Mackenzie King déclenche en effet des élections générales pour le 11 juin. Michel Chartrand et le Bloc populaire du Canada partent de nouveau en campagne électorale.
Le 2 juin 1945, Simonne aperçoit, accrochée au poteau de téléphone, près de sa maison, une affiche avec la photo de son bien-aimé. Surprise! Michel Chartrand s’est porté candidat du Bloc populaire dans le comté Chambly-Rouville, leur quartier, sans même la prévenir! C’est la première fois que cela se produit depuis leur mariage encore tout récent. Simonne a l’impression qu’ils sont de moins en moins dans le même «bateau». Sommé de s’expliquer, Michel tout d’abord s’excuse — ce qu’il ne fait que très rarement — et tente de lui faire comprendre que le temps pressait et que de toute façon il savait qu’elle serait d’accord avec son engagement et que le militantisme actif leur manquait peut-être un peu à tous les deux. Ce n’est pas une fournée de trois enfants en bas âge qui les empêchera de faire de la politique active, clame-t-il. Simonne accepte ses explications et décide de prêter main-forte à son mari candidat.
Ils n’auront que très peu de temps pour mener la campagne électorale. Le clan Chartrand reprend donc du service et fait appel au bénévolat des amis. Des gardiennes s’occupent des trois petites filles pendant que les époux Chartrand se lancent corps et âme dans cette nouvelle bataille. Discours à la sortie des messes, assemblées populaires dans les sous-sols d’église et dans les salles municipales, distribution de tracts et du programme politique, etc.
Michel se classera bon troisième derrière le candidat libéral, Roch Pinard, et le maire de Longueuil, Paul Pratt, qui se présente comme indépendant.
C’est la quatrième élection à laquelle participent les Chartrand, sans véritable victoire. Simonne, toujours rêveuse, a bien hâte que son bien-aimé laisse tomber l’activité politique et qu’il soit davantage présent au domicile familial.
Les allocations familiales
La future distribution d’allocations familiales, par le gouvernement fédéral, donne lieu au premier affrontement sérieux entre Michel et Simonne.
Le gouvernement fédéral entend créer un régime d’allocations familiales, en faire lui-même la distribution et émettre le chèque au nom de la mère de famille.
Michel défend la position des curés, des cultivateurs et des syndicats. Selon eux, les pères de famille ont, eux aussi, un rôle à jouer dans la famille. De plus, le domaine social devrait être de juridiction exclusivement provinciale.
Simonne, elle, se range du côté de Thérèse Casgrain. On assiste aux premières revendications féministes. Plusieurs personnalités féminines, dont Laure Hurteau, journaliste à La Presse, Jean Desprez, scénariste réputée, Jeanne Barabé-Langlois, directrice du Bureau de l’assistance aux familles, et Simonne, qui représente une École de parents, se regroupent pour mieux défendre leur position, qui, compte tenu des circonstances, est très près de celle du gouvernement fédéral.
Lorsque le premier chèque arrive, libellé au nom de la mère de famille, Michel demande à Simonne de le retourner. Michel fait partie des incorruptibles, et sa décision est d’autant plus difficile à prendre que sa famille a grandement besoin de cet argent. Simonne accepte et retourne les trois premiers chèques. À compter du quatrième, elle décide de reprendre ses affaires en main et dépose elle-même le chèque dans son compte à la Caisse populaire. L’histoire se termine bien, Michel n’étant jamais revenu sur le sujet. Aujourd’hui encore, les chèques d’allocation sont émis au nom de la mère de famille. Il s’agit d’une évidente victoire des femmes.