ÉPILOGUE 2 Un portrait dans Le Devoir
Dans Le Devoir du samedi 28 novembre, Jean Dion brosse un portrait du Michel Chartrand tel qu’apparu lors de la campagne électorale qui vient de se dérouler dans Jonquière, sous le titre «Un vieux malcommode»:
«Chus jamais assis chez nous, dit-il au journaliste. Dans le mois de novembre, j’avais à peu près 22 conférences à donner. Au Salon du livre de Rimouski, ils étaient en colère; j’étais l’invité d’honneur, mais j’ai dû leur dire que je restais dans Jonquière.»
Jonquière, le fief du premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, où Michel Chartrand a décidé de faire entendre, encore une fois, sa voix de mauvaise conscience de l’ordre (du désordre?) établi. Chartrand, le vieux malcommode, 82 ans révolus le 20 décembre, candidat indépendant des pauvres, des exclus, des contestataires, de tous ceux qui ont envie de brasser la cage dorée du grand capital, des compagnies abonnées à l’aide sociale de luxe et de l’État qui se prosterne.
Chartrand, qui, selon le dernier sondage publié mercredi, va chercher 21% des appuis dans la circonscription, qui reçoit des dizaines de messages de gens d’ailleurs qui à la fois l’encouragent et regrettent de ne pouvoir, pour des raisons géographiques, voter pour lui. Chartrand, candidat socialiste dans Jonquière en 1958, qui a choisi de se battre contre le boss lui-même, sur son propre terrain. […]
Comme d’habitude, Michel Chartrand frappe sur tout ce qui bouge. Il peint la société, mais il la peint au couteau. Mieux, à la scie à chaîne. Le PQ, le Parti libéral du «frisé de Sherbrooke», le «trou de cul de Rivière-du-Loup», le démantèlement du réseau de santé, le DÉFICIT ZÉRO, la complaisance des médias, le sort fait aux chômeurs et aux assistés sociaux, au monde ordinaire en général, les subventions aux entreprises, la trop douce quiétude dans laquelle on laisse s’enrober les nantis et les décideurs, «des crisses de baveux de prétentieux de câlisse, des parvenus qui nagent dans notre argent, des hosties qui viennent nous dire de nous serrer la ceinture».
Impossible de résumer, et encore plus de rendre par écrit une heure de discussion avec cet homme en colère, vieux lion qui mourra «piqué pas par une mouche, mais par des abrutis», mais qui, encore fougueux, droit comme un chêne qu’aurait à peine caressé la tempête, trouve le temps d’appeler ses commettants à «se révolter». […]
Michel Chartrand mène campagne comme il a vécu et trouve encore le moyen de vivre. Dans la seule journée de mercredi, il a participé à une table ronde à la radio, donné une entrevue au Devoir, prononcé une allocution devant les étudiants de l’Université du Québec à Chicoutimi, rencontré des professeurs, pris part au lancement d’un livre sur le démantèlement de l’État à son bureau de comté, rencontré des employés à pourboire, puis participé à une assemblée publique en soirée en compagnie de son «fils spirituel», le prof Léo-Paul Lauzon de l’UQAM. Lui aussi déchaîné, soit dit en passant.
«C’est épouvantable. Épouvantable, répète-t-il au long de son parcours de combattant. On est encore des scieurs de bois, pis des porteurs d’eau. Le Québec régresse. Un million de pauvres. Crisse, on n’est pas dans un pays sous-développé. Moi, ça me scandalise et ça m’humilie, calvaire. Le peuple tourne en rond comme un chien qui joue avec sa queue et la mord des fois pour être sûr qu’il est bien vivant.»
Tantôt il amadoue ses auditeurs, leur parle d’amour et leur lit des poèmes, tantôt il leur brandit sous le nez la réalité nue et puante, sortant de sa mallette les couches qu’on fait porter aux patients âgés de l’hôpital de Chicoutimi et qu’on ne change que lorsque le contenu a dépassé le seuil de l’intolérable, tantôt il engueule les étudiants qui lui demandent comment changer les choses. «Organisez-vous, crisse. Tant que vous allez rester assis sur votre cul pis que vous allez baiser les pieds du PQ, ça va rester de même.»
Michel Chartrand rit aussi. Beaucoup. Autant il se dit incapable de feindre l’indignation, autant il assure que le rire est sincère. «Je ris pour me sauver, raconte-t-il. Les Québécois, si on n’avait pas eu le sens de l’humour, ça ferait longtemps qu’on serait morts. En plus, j’ai une petite hernie hiatale. Je ne peux rien garder sur l’estomac!» […]
Mais pourquoi le message de la gauche est-il à ce point confiné à la marge? Voilà que les médias passent au coupe-coupe. Les journaux pensent tous de la même manière? «Arrête-moi ça, câlisse. Ils pensent pas pantoute. Ils nous empoisonnent.» […]
Dans l’entourage électoral de Michel Chartrand, on retrouve un nombre surprenant de jeunes. Désabusés de la politique politicienne, ils ont trouvé un mentor qui n’a rien de personnel à gagner et qui parle au vrai monde. Qui les autorise aussi à croire qu’il reste peut-être un espoir, qu’il y a encore une garde qui ne meurt pas, et ne se rend pas non plus. |