|
|
 |
 |
 |
|
 |
| Les immigrés |
 |
| |
Mercredi le 18 octobre, 2006 |
CHAPITRE ONZE Les immigrés
Or, Michel Chartrand s’entend parfaitement bien avec les immigrés, anglophones ou allophones, car ils sont avant tout des travailleurs. Et surtout, les immigrés possèdent déjà, lorsqu’ils arrivent ici, ce que, malheureusement, les Canadiens français tardent à découvrir, c’est-à-dire une conscience sociale, une conscience de classe. Leur action syndicale se fait sans tapage, mais ils demeurent inébranlables dans leurs convictions. Michel Chartrand se rend compte rapidement de l’importance de ces nouveaux collaborateurs.
Après une dure journée de travail, à minuit, seul dans sa petite mansarde, il trouve le temps d’envoyer une longue lettre d’amour à Simonne. Il s’excuse et se justifie à la fois. Cet être passionné, qui n’en est pas à une contradiction près, aime à la folie sa femme mais ne peut s’empêcher de s’éloigner d’elle pour épouser des causes qui lui tiennent tout autant à cœur. Le mari et père de famille est aussi un moine généreux.
De Rouyn-Noranda, 5 juillet 1956, à minuit
À Boucherville
Mon bel amour,
Tu éprouveras, je l’espère, autant de joie à me lire que j’en ai à t’écrire. Comment ai-je pu tant retarder? C’est probablement que je pressentais que je serais ému.
Malheureusement je suis encore puritain et plein de respect humain quand il s’agit de manifester mon amour. Voilà, c’est court mais c’est déjà beaucoup. Cela me fait penser à un premier baiser. C’est tellement peu, comparé à d’autres manifestations d’affection et pourtant c’est tellement beaucoup quand il s’agit du premier que l’on prend à celle qui est tout et la seule au monde pour soi. Ma belle Simonne, tendre amoureuse, combien je serais heureux de t’embrasser doucement ce soir.
Ta réaction à la séparation que nous vivons et qui te chagrine plus qu’à l’ordinaire me paraît assez étrange. [NDLA: Michel oublie que Simonne a subi récemment une hystérectomie.] Rarement tu as manifesté du désappointement lorsque je devais m’absenter et mes éloignements ont été forcément fréquents; celui-ci paraît plus loin par la distance. Cette forêt qui nous sépare me donne l’impression de la mer à franchir. Je me suis rarement senti si loin dans l’espace, mais cependant je me sens quasi collé à tes flancs comme je te sens collée aux miens.
Peut-être me lis-tu sans trouver beaucoup d’encouragement à tes ennuis. Mais trouves-y beaucoup d’amour. Parce que je m’arrête sans même faire d’effort à considérer comme tu es courageuse, aimante et généreuse. Comme il est agréable de vivre avec toi, de partager ta vie. Jamais il ne m’est venu à l’esprit des moments que tu aurais gâtés dans ma vie sans même t’en rendre compte. Au contraire, tous les instants de ma vie depuis que je te connais me sont d’agréables souvenirs, ça tient du merveilleux. C’est probablement tes qualités poussées à l’héroïsme à certains moments — tu n’as jamais faibli — qui font que ça doit ressembler à de la sainteté ou mieux, être la vraie sainteté; c’est le courage continu dans la vie quotidienne avec sourire, tendresse, amour et chaleur. Tu trouves que j’en mets beaucoup, peut-être es-tu inquiète? Ne t’en fais pas, tu mériterais que les sentiments, l’admiration et l’amour que tu m’inspires te soient mieux et plus souvent manifestés.
Ici ça va. J’ai beaucoup de sympathie pour tous les travailleurs d’ici. Tantôt c’est un Espagnol anarchiste, tantôt un Polonais, tantôt un Allemand ou un Italien. Souvent un Canadien français qui parle anglais ou français sans qu’on sache au juste s’il réussira à traduire sa pensée et ce qu’il ressent.
Région de contrastes: mine riche à millions, mineurs minables et colons misérables. Scandale des colons privés du confort, vivant comme des ascètes près des villes d’aventuriers et de voyageurs, comme les petites partent au bois pour tomber au milieu des loups. Ils passent de la lampe à l’huile aux fluorescents de couleur. La transition des villages, des campagnes à la ville où il y a du confort et de l’aisance était déjà et reste un passage extrêmement difficile et périlleux. Imagine la transition de la colonie vers une ville minière d’Abitibi, où chacun est venu chercher fortune ou réchapper sa vie sans trop prendre racine, où une partie considérable de la population semble flottante.
Il y a une atmosphère de déplacement même chez les mineurs comme chez ceux qui se sont enrichis. Ils parlent d’«en bas», Montréal, Québec, Gaspésie, etc. comme de chez eux ou du moins avec une nostalgie qu’ils ne réussissent pas à dissimuler. Je t’en reparlerai. La colonisation près des villes minières, c’est immoral.
J’ai rencontré des membres des exécutifs et les délégués de département. Nous avons élaboré des projets de publicité et de propagande à la radio et dans les journaux. C’est déjà commencé: nouvelles et émissions. Il y a une excellente coopération partout.
J’ai été accepté, ce soir, comme membre du club des journalistes de Rouyn-Noranda à titre de publiciste des Métallurgistes Unis. Les divers syndicats ont voté des budgets de publicité. Tous semblent heureux d’avoir du sang neuf. Il y a un délégué de département qui m’a dit en assemblée hier soir: «On veut avoir quelqu’un qui parle, t’as des trucs, tu vas nous les dire.»
Alors tu vois, je suis servi à souhait, on veut que je parle…
Il y a une équipe formidable au syndicat et parmi les journalistes et les annonceurs de radio.
Bonne nuit, je t’embrasse,
Michel
Simonne, trois jours plus tard, reçoit la douce missive. Elle est d’autant plus ravie que son bien-aimé n’écrit pas très souvent. Il demeure et demeurera avant tout un homme de parole. |
Fernand Foisy a écrit quatres livres sur Michel Chartrand.
Le premier: Michel Chartrand - Les dires d'un homme de parole
Le deuxième: Michel Chartrand - Les voies d'un homme de parole.(1916-1967)
Le troisième : « Sacré Chartrand » (101 « best of » Michel Chartrand ) publié en 2002
Le quatrième : Michel Chartrand - La colère du juste (1968-2003)
Les quatre chez Lanctôt-Éditeur, http://www.lanctotediteur.qc.ca/
Visiter le site: http://www.michelchartrand.net
|
|
|
|
|
|
Recherche dans
Michel Chartrand
|
|
|
|
|
|
|
 |
|