C’est en lisant un article publié dans la revue Relations, dirigée par les Jésuites, que Michel découvre l’horreur de «l’abattoir humain» de Saint-Rémi d’Amherst, un petit village perché dans les Laurentides. Des dizaines de mineurs de la mine de kaolin meurent, atteints de silicose, rapporte l’écrivain et recherchiste Berton Ledoux.
Michel prend de plus en plus conscience de l’absence de respect pour la santé et la sécurité des travailleurs. Quatre ans auparavant, il avait rencontré et invité à son domicile Berton Ledoux afin de discuter des maladies industrielles.
Berton Ledoux est un citoyen américain dont les parents, originaires de Trois-Rivières, ont immigré aux États-Unis. Il s’était fait un plaisir d’initier Michel au problème délicat des maladies industrielles, causées trop souvent par la négligence des patrons et leur soif effrénée de profits. Michel retiendra la leçon. Bientôt, une grève chez les mineurs de l’amiante, à Asbestos, sonnera la sirène d’alarme qui appellera Michel au combat. Ainsi débutera sa carrière dans le syndicalisme.
CHAPITRE SEPT Apprenti syndicaliste
Apprendre dans l’action
Un soir de printemps en 1949, pendant que Simonne sert le repas à ses cinq jeunes enfants, Michel prend connaissance des propos de Gérard Pelletier publiés dans le quotidien Le Devoir.
Brusquement, il se lève, indigné. Il veut se porter à la défense des travailleurs, les aider à négocier leurs conditions de travail, mais il se sent impuissant à le faire car il doit également gagner la vie de sa famille.
C’est vers cette période qu’il reçoit la visite de son vieil ami Philippe Girard et du journaliste Gérard Pelletier. Philippe est organisateur syndical à la CTCC et militant du Bloc populaire canadien. Quant à Gérard Pelletier, il est journaliste au Devoir. Michel l’a connu dans les locaux de l’Action catholique, l’organisme qui chapeautait la JEC (les étudiants), la JIC (les indépendantistes), la JAC (les agriculteurs) et la JOC (les ouvriers). Les deux hommes sont venus demander à Michel de les accompagner à Asbestos pour aller «parler aux gars», qui ont bien besoin qu’on leur remonte le moral. Il faudra parler aux femmes aussi. Michel Chartrand n’hésite pas une seconde et il se prépare à les accompagner. Simonne proteste par principe. Elle voudrait garder son homme à la maison, mais elle se doute bien que c’est impossible, compte tenu des circonstances.
Philippe Girard, qui veut rassurer Simonne, affirme: «T’en fais pas, Simonne, on te le ramène, ton Michel, juste le temps d’une assemblée.»
L’absence qui devait durer une soirée, «pas plus», se transformera en une absence de 15 jours! Comme il fallait s’y attendre, lorsqu’il revient en ville, Michel a perdu son emploi. Simonne, comme d’habitude, fera des miracles afin de nourrir sa famille: tous les moyens sont bons, y compris la vente de bouteilles de bière vides.
L’ex-ministre, ambassadeur et journaliste Gérard Pelletier se rappelle que, pour maintenir le moral des troupes, il fallait tenir une assemblée générale chaque jour. C’est une des raisons pour lesquelles Philippe Girard et lui avaient demandé à Michel Chartrand de venir entretenir les grévistes. Ils ont besoin d’orateurs convaincus et convaincants.
1949 constitue, à n’en pas douter, une année charnière dans la vie de Michel Chartrand. Son éducation syndicale commence avec Asbestos. Il pourra compter sur des professeurs émérites, tels Gérard Picard, président de la CTCC, Philippe Girard, organisateur chevronné, Rodolphe Hamel, le président du Syndicat des travailleurs de l’amiante, et Jean-Paul Geoffroy, un négociateur hors pair doté d’un calme à toute épreuve et d’un sens égal de l’absolu et du relatif. Geoffroy deviendra juge en chef de la Cour du Québec, sans jamais trahir ses convictions et ses origines jusqu’à sa mort.