CHAPITRE HUIT La grève de Dupuis et Frères en 1952
Dupuis et Frères est un magasin à grande surface situé sur la rue Sainte-Catherine, à l’est de la rue Saint-Hubert à Montréal. On y vend presque de tout, particulièrement des vêtements et sous-vêtements, ainsi que des chaussures pour hommes, femmes et enfants. La clientèle provient majoritairement des milieux cléricaux ainsi que des milieux nationalistes. C’est un magasin du type Eaton, mais géré par des Canadiens français. Le propriétaire est Raymond Dupuis. Selon Michel Chartrand, celui-ci avait embauché un jeune universitaire, Rolland Chagnon, pour voir à la bonne marche de son commerce. Peu de temps après son entrée en fonction, Chagnon déclare qu’il y a 300 filles de trop dans le magasin et qu’il faudra les renvoyer. Cette déclaration met le feu aux poudres. La grève est déclenchée.
Un syndicat de boutique gérait les activités syndicales, de connivence avec les patrons, et aucune convention collective n’avait été signée à ce jour. Le président du syndicat était un gérant de département nommé par le patron, et il se montrait en général plus soucieux des intérêts de la direction que de ceux des travailleuses et des travailleurs. Jusqu’au jour où deux employés, Marcel Lanouette et Georges-Henri Gagnon, mettent sur pied un vrai syndicat, affilié celui-ci à la CTCC.
Le 1er mai 1952, les 900 membres du nouveau syndicat décident, par scrutin secret, à 97%, de déclencher une grève.
Les grévistes, en grande majorité des femmes, installent des lignes de piquetage devant les entrées du magasin. Les policiers à cheval de la Ville de Montréal ne se gênent pas pour intimider les grévistes et pour faciliter l’accès des briseurs de grève, dont plusieurs sont des étudiants provenant des diverses facultés universitaires. Ces derniers ignorent manifestement les principes de base du syndicalisme et de la solidarité ouvrière. Heureusement, des professeurs d’université protesteront, dans une lettre ouverte au journal Le Devoir, contre la façon de faire de leurs étudiants. Un des signataires de ce manifeste de solidarité sera Marc Lalonde, futur bras droit du premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau. La clientèle de Dupuis, peu informée elle aussi des difficiles conditions de travail des employés, continue de fréquenter le magasin à rayons malgré les lignes de piquetage.
Les employés gagnent en moyenne 17$ pour une semaine de travail de 50 à 60 heures. Les travailleuses font l’objet de transferts fréquents, d’un département à un autre, sans préavis, et, comme il faut s’y attendre dans ce type de commerce à l’époque, les heures supplémentaires ne sont pas rémunérées.
Madeleine Brosseau, la vice-présidente du syndicat — le président est toujours un homme! —, est responsable de la cantine pour les grévistes, située dans un local au coin des rues Beaudry et de Montigny (aujourd’hui de Maisonneuve). Avec un budget de 50$ par jour, elle doit, avec l’aide de bénévoles, servir sandwichs et café aux 900 grévistes. Aussi bien le jour que la nuit. Une autre caissière au grand cœur, Thérèse Desforges, travaille activement à l’organisation de la grève sans ménager son temps et son argent. Elle deviendra par la suite une grande amie du clan Chartrand.
Les grévistes et des sympathisants se réunissent tous les jours dans la salle (aujourd’hui disparue) de l’Apostolat liturgique, au coin des rues La Gauchetière et Berri. Un militant, René Roch, qui s’était fait battre par les policiers de Duplessis à Asbestos et qui avait été condamné in abstentia à la prison, est de nouveau actif et il dirige fébrilement la grève. Raymond Couture, un ex-militaire et organisateur à la CTCC, fait appel à Michel Chartrand afin qu’il vienne remonter le moral des troupes.
Ainsi, lors de conflits syndicaux sérieux, on fait de plus en plus appel à Michel Chartrand, dont on commence à reconnaître les talents immenses d’orateur et de motivateur. Guy Fournier, qui est toujours journaliste à Sherbrooke, décide de faire le voyage à Montréal en compagnie de Gérard Picard, président de la CTCC, et de Michel. Voici ce qu’il dit de cette drôle de virée à Montréal:
Michel avait demandé aux filles de la Rubin de ramasser des souris. Un vendredi soir, il décide qu’il faut aller livrer les souris chez Dupuis et Frères. Gérard Picard est du voyage. Michel et moi, nous rangeons les souris dans le coffre de l’auto et il est convenu de ne pas en parler à Picard. Entre Waterloo et Granby, l’atmosphère est devenue soudainement très lourde. C’est que Gérard Picard avait reproché à Michel d’avoir trop de voiles mais pas assez de gouvernail. Michel n’aimait pas beaucoup ce genre de critique. Il s’en est suivi un silence total. À Montréal, nous avons déposé Gérard à son bureau puis nous nous sommes dirigés chez Dupuis et Frères. Michel me demande alors d’aller donner les souris aux filles sur les lignes de piquetage. Ces dernières sont supposées savoir à quoi les petites bêtes vont servir. Il n’y avait, semble-t-il, rien à l’épreuve de Michel. Il y avait, bien entendu, une part de jeu dans sa façon d’agir, mais ses gestes portaient toujours.
Qu’est-il arrivé aux souris blanches chez Dupuis et Frères? Elles avaient été soigneusement déposées par des inconnus, dans les rayons de sous-vêtements pour femmes. Arriva ce qui devait arriver. Les clientes aperçurent les souris blanches qui se baladaient entre des piles de sous-vêtements et poussèrent des hauts cris, comme on peut l’imaginer. Ce ne fut pas la panique générale mais ce fut tout comme. Les clientes, apeurées et dégoûtées, s’enfuirent en jurant qu’on ne les reverrait pas de sitôt dans ces lieux si mal tenus. Les journaux s’emparèrent de la nouvelle le lendemain, de sorte que toute la ville fut au courant que chez Dupuis et Frères, on trouvait et des briseurs de grève et des souris! Inutile de préciser que l’achalandage baissa énormément pendant les jours qui suivirent cet incident. Le but avait été atteint.
Le maire Camillien Houde, ce faux défenseur du peuple, s’était rangé ouvertement du côté des patrons. Il avait refusé la salle du marché Saint-Jacques aux grévistes qui voulaient y tenir une grande assemblée publique. Les grévistes lui réservent un accueil très particulier à l’occasion du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin de cette même année. M. le maire et sa femme étaient assis, comme le veut la tradition, dans une voiture décapotable. Le cortège arrive sur la rue Sherbrooke près de la rue Amherst, et le maire, souriant largement, salue la foule massée des deux côtés de la rue. Soudain, de toutes parts, des dizaines, voire des centaines de minuscules projectiles blancs — des œufs! — sont lancés en direction de la voiture du maire et de la mairesse. Le maire a beau crier au chauffeur d’accélérer, rien à faire, les projectiles ont atteint leur cible, et c’est un maire dégoulinant qui salue, au coin de la rue Saint-André, le Cercle universitaire et les autres dignitaires postés sur l’estrade d’honneur! |