Chartrand entre dans la bataille Les enjeux de la grève
Jeudi le 21 septembre, 2006
CHAPITRE SEPT Chartrand entre dans la bataille
C’est dans ce climat houleux que Michel Chartrand arrive à Asbestos. Aussitôt, ses deux camarades, Girard et Pelletier, l’emmènent au sous-sol de l’église Saint-Aimé, où se déroule une réunion syndicale.
Chartrand est présenté aux quelque 100 grévistes présents dans la salle par le négociateur syndical, Jean-Paul Geoffroy:
— Mes chers amis, je vous présente un jeune travailleur, père de famille tout comme vous, qui s’intéresse de très près à vos conditions de vie familiale et à l’amiantose qui vous empoisonne.
Chartrand prend aussitôt la parole:
— Je vous apporte la solidarité des travailleurs de la région de Montréal. Vous vivez des heures importantes pour l’avenir de votre famille, de votre région et de la classe ouvrière en général. Vous avez dit «NON AU TRAVAIL QUI TUE» et vous avez parfaitement raison. On travaille pour gagner sa vie, non pour la perdre en travaillant… Vous savez, ça n’a jamais énervé le gouvernement que les travailleurs meurent d’amiantose, mais quand la compagnie a peur pour ses biens, Duplessis, le «cheuf» des «cheufs», lui fournit sa police.
Chartrand, comme à son habitude, marque une pause afin d’évaluer son auditoire. Il n’a aucune note, il a tout mémorisé, il connaît bien son sujet car il suit de près, dans les journaux, ce conflit ouvrier. Il poursuit sur une note sarcastique:
— Pauvres petits capitalistes. La grève leur fait mal, elle fait baisser leurs profits! Leurs agents de sécurité, la police municipale et la PP, c’était pas encore assez… ils ont demandé la RCMP, la police à cheval, pour protéger les jaunes, les voleurs de jobs, les scabs.
Un mineur, emporté par l’émotivité et la lenteur des négociations, suggère:
— Ils ont fini de nous écœurer, on va la noyer, la crisse de mine!
Michel Chartrand lui répond du tac au tac:
— La mine, c’est votre gagne-pain! Il ne faut pas la détruire si vous voulez y retourner un jour.
— Qu’est-ce que tu suggères?
— Il faut tenir bon, mes frères. Votre force, c’est d’avoir raison et d’avoir le courage de résister aux menaces et à l’intimidation des patrons. Vous verrez, toute la province va se réveiller. Même les curés sont choqués de voir leurs fidèles ainsi sacrifiés sur l’autel du capitalisme. Le chanoine Lionel Groulx, lui aussi, prépare déjà quelque chose dans ce sens1.
Le chanoine historien Lionel Groulx lance en effet l’idée d’une souscription nationale. Michel Chartrand et André Laurendeau ne sont pas étrangers à cette initiative.
Ces grévistes, on ne l’a peut-être pas assez souligné, affirme le chanoine, ne sont pas des grévistes comme les autres. Ils ne se battent pas seulement pour le salaire et pour le manger. Ils se battent proprement pour la défense de leur vie et celle de leurs filles et de leurs garçons ouvriers dans une usine meurtrière. Ils se battent contre des compagnies qui jamais, autant que l’on sache, ne se sont engagées nettement, loyalement, à la correction du mal abominable qu’elles propagent depuis longtemps. Le mal est grave. Le temps est venu de faire appel à toute la population. Toute la province a le devoir de faire cesser cette misère imméritée.
Les enjeux de la grève
Malheureusement, le grand public ne comprend pas tous les enjeux de la grève. Il oublie que ces grévistes combattent en tout premier lieu pour le respect de la dignité humaine, qu’ils veulent dénoncer l’insouciance des patrons face aux graves maladies industrielles dont souffrent bon nombre de mineurs. Les mineurs revendiquent également le droit à la propriété. Petit à petit, tout y passe: les relations entre l’industrie et l’État, ainsi qu’entre l’Église et l’État, et même la confessionnalité des syndicats.