Les scabs, ces voleurs de jobs La PP attaque Asbestos
Dimanche le 24 septembre, 2006
CHAPITRE SEPT Les scabs, ces voleurs de jobs
Avec l’aide de briseurs de grève, les dirigeants de la mine essaient, tant bien que mal, d’en maintenir la production.
Le Conseil municipal d’Asbestos, sans doute à la suggestion du maire, membre de l’Union nationale de Duplessis, écrit à la compagnie pour lui demander «d’engager ses anciens employés de préférence à toute personne venant de l’extérieur, ceci afin que la situation économique d’Asbestos soit affectée le moins possible».
Le 5 mai, à la demande de Philippe Girard, Michel Chartrand est de retour sur les lieux du conflit. Les grévistes en ont plein le dos de voir les scabs leur voler leurs jobs et ils décident de les empêcher d’entrer dans l’usine. Ces voleurs de jobs viennent de toutes les régions du Québec. Les grévistes décident donc de bloquer toutes les routes conduisant à Asbestos. Des troubles éclatent, des voitures sont incendiées.
Voici en quels termes Gilles Beausoleil raconte cette journée du 5 mai 1949:
Vers six heures du matin, le 5 mai, les syndiqués se réunissaient en face de l’église pour organiser la parade. Durant ce temps, les policiers provinciaux s’affairaient sur les routes. Ils arrêtèrent, sur le chemin de Wotton, un camion de grévistes de Thetford Mines qui venaient participer à la manifestation d’Asbestos. Ils obligèrent les grévistes à quitter le camion; ces derniers continuèrent leur route à pied pour prendre place un peu plus loin dans un autre camion. Les policiers voulurent aussi arrêter une automobile sur la route de Danville; le conducteur n’y prit pas garde. On tira des coups de feu, mais la voiture s’éloigna rapidement. […]
Dans la ville, des groupes considérables de piqueteurs occupaient l’entrée des propriétés de la compagnie. À l’entrée du moulin, au-delà des barrières, un peloton considérable d’agents de police armés de mitraillettes, de revolvers et de lance-grenades surveillaient les mouvements des grévistes. Les tuyaux d’arrosage étaient prêts à fonctionner. Vers 7 h 50, une procession s’approcha des lieux: des centaines de femmes récitant le chapelet défilèrent devant les barrières. Certaines, armées de longues épingles à chapeau, en profitèrent, en passant, pour piquer les fesses des policiers. Environ cinq minutes plus tard, quelques grévistes s’approchèrent lentement des barrières. Au moment où ils arrivaient à une trentaine de mètres de l’entrée, les policiers lancèrent des bombes lacrymogènes. Un gréviste fut frappé au front par un projectile. Les autres se replièrent tandis qu’on transportait le blessé à l’hôtel de ville.
Des grévistes interpellent des policiers en civil, infiltrés dans leurs rangs. Ceux-ci sont ivres, ce qui les rend encore plus fanfarons. Ils refusent de s’identifier et sont passés à tabac. Une douzaine de policiers se font ainsi rudoyer. Hilaire Beauregard, chef de la PP, demande des renforts, qui arrivent de Sherbrooke, Québec et Montréal. Le soir du 5 mai, il avertit les représentants syndicaux et le curé Camirand que l’acte d’émeute sera lu le lendemain.
C’est pour vous rendre service, affirme-t-il, que je vous préviens. Vous êtes mieux de garder vos gars à la maison, sinon je ne réponds plus de mes hommes. Certains ont été battus et ils sont gonflés à bloc. Vous avez besoin de vous «watcher». Restez chez vous, sinon vous allez y goûter.
La PP attaque Asbestos
Le lendemain matin, Asbestos se réveille avec plus de 290 policiers de la PP sur son territoire. Le commis de service, un Anglais comme les aime la Johns-Manville, le juge de paix Hartley O’Gradey, de Sherbrooke, lit sur le perron de l’église, devant une centaine de policiers et une cinquantaine de civils, l’acte d’émeute:
Notre souverain Seigneur le Roi enjoint et commande à tous ceux qui sont ici présents de se disperser immédiatement et de retourner paisiblement à leurs domiciles ou à leurs occupations légitimes sous peine d’être déclarés coupables d’une infraction qui peut être punie de l’emprisonnement à perpétuité. Dieu sauve le Roi!
Immédiatement après la lecture de l’acte d’émeute, les policiers s’élancent et mettent sous arrêt toutes les personnes présentes.
Gérard Pelletier rapporte ainsi les événements dans Le Devoir:
Ils arrêtent à l’œil tous les ouvriers qu’ils trouvent dans les restaurants, les salles de billard et autres lieux de rassemblement. Malgré la présence d’une forte brigade de journalistes, les policiers ne se gênent pas pour se montrer brutaux dans la répression entreprise. Ils ne se gênent pas pour frapper du poing ou de la matraque les grévistes, même lorsqu’ils sont à quatre pour effectuer l’arrestation. On cherche de toute évidence à intimider la population.
Au cours de cette première rafle, quelque 180 personnes seront détenues, dont 53 seront transférées à la prison de Sherbrooke.
Michel Chartrand est à Asbestos et il loge avec Philippe Girard dans une famille de grévistes. Il tente aussitôt, avec d’autres militants, d’amasser des fonds pour payer les cautionnements qui pourraient être exigés par la cour.
Les avocats chargés de défendre les détenus, dont Jean Drapeau, tentent d’entrer en communication avec eux, mais sans succès. Les policiers de la PP sont rois et maîtres de la situation et le droit à une défense pleine et entière est le dernier de leurs soucis. On retrouve aussi, parmi les sympathisants actifs, à peu près les mêmes acteurs que l’on rencontrait à la Ligue de défense du Canada, au Bloc populaire canadien, au cours de la campagne du «candidat des conscrits», les Trudeau, Girard, Pelletier, Chartrand et compagnie.