CHAPITRE DOUZE Imprimeur et activiste
Chauffeur de Gérard Picard
Pendant son long mandat, Duplessis s’est fait de nombreux ennemis, en premier lieu Jean Marchand et Gérard Picard. Le «cheuf» ordonne même à sa police d’avoir un œil en permanence sur le président de la CTCC. À la moindre effraction, elle a reçu l’ordre de l’arrêter.
En raison de ses fonctions, Gérard Picard est amené à parcourir le Québec de long en large et il conduit lui-même son automobile. Il est souvent très pressé, requis de négocier des conventions collectives et d’éteindre des «feux» partout dans la Belle Province. Le 16 mai 1953, Picard traverse le village de Saint-Janvier à une vitesse de 100 km/h, alors que la vitesse permise est de 50 km/h.
La route est large et le village compte très peu de maisons…
Comme il fallait s’y attendre, il se fait arrêter par un agent de la PP. Celui-ci lui remet une contravention. Le 20 juin, le président de la CTCC reçoit un avis de comparaître et il se présente en cours accompagné de son avocat, Pierre Vadeboncœur, la semaine suivante. S’ensuit un simulacre de procès où les contradictions abondent. L’enquête est alors ajournée jusqu’à la fin du mois de juillet.
Entre-temps, le 24 juillet, à Saint-Jérôme, après avoir passé et réussi un examen de conduite, le président du CTCC obtient un autre permis de «chauffeur», sous le nom, cette fois, de J. Pierre G. Picard, ce qui est son vrai nom. C’est ainsi que, muni de deux permis de conduire, il comparaît, le 29 juillet, devant le même juge. Le juge Lafontaine, un vieux partisan de Duplessis de toute évidence, le trouve coupable et le condamne à une amende de 100$, plus les frais de 65,55$ ou à un mois de prison. Il lui retire, en plus, son permis de conduire jusqu’au dernier jour du mois de février de l’année suivante, soit pour une période de six mois. Le coupable, stoïque, reçoit sa sentence sans broncher.
Pierre Vadeboncœur est tout penaud. Il ne sait pas que Gérard a dans sa poche un autre permis de conduire. Il rira plus tard lorsque son client lui apprendra l’entourloupette qu’il vient de faire à Duplessis.
C’est par la suite que les choses se gâtent pour Picard.
Quelques jours plus tard, en août, en compagnie de son épouse, il est arrêté à la sortie de Québec. Duplessis, mis au courant de la supercherie de Picard, le fait filer pour le prendre la main dans le sac… ou le pied sur l’accélérateur. Surprise! les policiers, après les vérifications d’usage — on n’est pas encore à l’ère de l’électronique! —, constatent que le contrevenant est parfaitement en règle. Voulant éviter d’autres ennuis de la sorte, Gérard Picard décide de cesser temporairement de conduire son automobile.
Le président de la CTCC se retrouve donc mis… à pied, si on peut dire. Et c’est plutôt gênant. Michel Chartrand, généreux et bon samaritain, propose alors de lui servir de chauffeur pour qu’il puisse vaquer à ses fonctions à travers le Québec. Pierre Vadeboncœur commente ainsi cet événement plutôt cocasse1.
Pendant ou après le procès, Michel Chartrand et Gérard Picard, en retournant de Saint-Jérôme à Montréal, s’aperçurent soudain qu’ils suivaient la voiture du juge Lafontaine! Ils traversèrent Saint-Janvier (encore une fois) à la même vitesse que lui, c’est-à-dire à 100 km/h. La situation était piquante, cocasse. La vitesse fut notée, évidemment. Michel, après la condamnation de Picard, se fit naturellement un devoir, à la radio de Sherbrooke, où il travaillait alors je crois, de raconter à quelques reprises l’incident et de se moquer copieusement du juge. On sait ce dont Michel Chartrand est capable dans ce genre! Cela prit les proportions d’un joyeux scandale impliquant la justice et les juges de basse-cour, comme Chartrand désignait les magistrats des juridictions inférieures.
Le juge Lafontaine, vexé, fit appel à son neveu, l’abbé Lafontaine, aumônier de la CTCC, afin qu’il intervienne pour demander à Michel Chartrand de se taire. L’abbé, se croyant au-dessus de tout et de tous, tenta, de façon indirecte, de faire museler le pourfendeur de torts. Quelle erreur de tactique! Demander à Michel Chartrand d’arrêter de parler, c’était comme lui demander d’escamoter la vérité. C’est donc avec plus de vigueur et plus régulièrement que ce dernier revint encore sur les ondes et dans tous ses discours pour parler des juges de «basse-cour».
Après Dieu, Duplessis est roi et maître au pays du Québec. Au cours du mois de décembre de la même année, un projet de loi — ou bill comme on disait à l’époque — est présenté par le ministre des Finances, Onésime Gagnon, qui fait en général la «job de bras» pour Duplessis. Ce projet de loi, surnommé le «bill Picard», a un effet rétroactif et stipule que dorénavant, une seule et même personne ne pourra obtenir deux permis de conduire. La loi est évidemment adoptée en dépit des protestations de l’opposition officielle. En mars suivant, le ministre des Finances tente ainsi de faire condamner Gérard Picard à une peine pouvant aller jusqu’à sept ans d’emprisonnement.L’ordonnance a été retirée, mais le «bill Picard» est toujours en vigueur.
En août 1953, Michel Chartrand devient donc le chauffeur attitré de Gérard Picard. Jamais Picard n’aurait accepté d’avoir un chauffeur à sa disposition, mais il embauche Chartrand pour des raisons humanitaires. Dans les faits, Chartrand conduit le président, mais jamais il n’agira comme un chauffeur de président de compagnie. Il fera son travail pendant près de 18 mois. Les mauvaises langues diront que le président du CTCC, sous l’influence directe de Michel Chartrand pendant tout ce temps, a pris… un virage à gauche! |