Plus de 10000 personnes au marché Saint-Jacques Mackenzie King demande l’absolution. C’est NON.
Samedi le 02 septembre, 2006
CHAPITRE CINQ
Unis dans l’amour et la lutte
Plus de 10000 personnes au marché Saint-Jacques à Montréal
Mais il ne fait pas que parler, il participe tout particulièrement à l’organisation d’une grande assemblée en faveur du Non qui a lieu au marché Saint-Jacques à Montréal. Plus de 10000 personnes ont répondu à l’appel. Jean Drapeau, un jeune étudiant en droit encore inconnu, prend la parole au nom de la jeunesse et des étudiants. Gérard Filion, qui prend aussi la parole à cette occasion, affirme que les jeunes cultivateurs sont prêts à défendre leur «petite patrie», mais qu’ils ne sont pas prêts à défendre «l’autre patrie, celle des profiteurs internationaux, celle des marchands de caoutchouc à Singapour, celle des trafiquants d’opium à Hong-Kong, celle des raffineurs de pétrole en Irak, celle des négociants en coton en Égypte et en Inde, cette autre patrie des Deux-Cents de Toronto… Cette patrie-là, nos jeunes cultivateurs refusent d’être forcés de verser leur sang pour la défendre». Malgré son âge avancé, Henri Bourassa ne tient pas à être en reste. Il y va d’une déclaration prémonitoire: «Jeunes gens, quel que soit le résultat du plébiscite, si la guerre dure encore deux ans, la conscription, vous l’aurez.»
La foule grossit et l’impatience grandit. Des petits groupes de militaires anglophones sont parmi les spectateurs, massés à l’extérieur, et on les entend crier: «This is an English country. These French Canadians should speak English.» C’est dans cette atmosphère surchauffée que des étudiants affrontent les policiers à motocyclette. Bilan: 18 arrestations et un grand nombre de blessés, parmi lesquels 8 policiers.
Mackenzie King demande l’absolution. C’est NON.
Le projet de loi de Mackenzie King est tout de même adopté et la question sera soumise au vote populaire le 27 avril. Son énoncé se lit ainsi:
Consentez-vous à libérer le gouvernement de toute obligation résultant d’engagements antérieurs restreignant les méthodes de mobilisation pour le service militaire?
Le premier ministre du Québec, Adélard Godbout, invite la population à voter Oui. Les journaux sont inondés d’annonces publiées et payées par le gouvernement fédéral libéral en faveur du Oui.
La Ligue proteste contre la Société Radio-Canada qui offre gratuitement ses ondes aux partisans du Oui et les refuse à ceux du Non. La Ligue doit, elle, acheter du temps dans les postes de la radio privée, entre autres à CKAC et à CHLP, pour défendre ses positions.
Simonne, à l’insistance de Michel, prononce alors son premier discours politique au poste CHLP, à Montréal. Elle incite les Canadiens français, jeunes et vieux, filles et femmes, à voter Non au plébiscite:
Parce que nul pouvoir ne demande d’être relevé d’un engagement s’il n’a déjà la tentation de le violer, affirme-t-elle. La promesse que le Parti libéral fédéral a déjà faite au peuple du Canada, il voudrait être autorisé à n’être plus obligé de la tenir. C’est la promesse de ne pas conscrire les Canadiens pour outre-mer.
Et la question reçoit sa réponse le 27 avril 1942.
L’ensemble du Canada vote à 80% pour le Oui. Au Québec, le Non récolte 71,2 % du vote, ce qui fait dire à François-Albert Angers: «C’est un vote de race.» La Ligue conclut, de son côté, que «rien n’est réglé, un pacte reste un pacte». «Comment un gouvernement fédéral, demande la Ligue, peut-il demander au Canada de le libérer de promesses qu’il a faites au Québec?»
Comme l’avait prévu Henri Bourassa, King présente son projet de loi instaurant la conscription.
La Ligue n’abdique pas pour autant. Elle convoque encore une fois la population à une assemblée publique au marché Saint-Jacques, à Montréal. Quelques milliers de personnes répondent à l’appel. Plusieurs prennent la parole, mais Chartrand n’est pas encore du nombre car ses talents de tribun ne sont pas encore connus. Le député René Chaloult, de l’Assemblée législative du Québec, harangue la foule:
Il vous est arrivé sans doute dans la rue de vous faire poursuivre par un chien qui jappait après vous. Lorsque vous paraissiez le craindre, il accentuait son humeur, mais quand vous lui faisiez face résolument, il se taisait et reculait. La situation est la même dans le Canada. Nos associés anglais dans la Confédération respectent ceux qui savent leur tenir tête, mais ils méprisent ceux qui rampent devant eux comme le font un grand nombre de nos hommes politiques à Ottawa et à Québec. Les Anglais méprisent leurs valets, mais ils respectent ceux qui peuvent se tenir et ont le courage de leurs convictions. […] On dit que le gouvernement fédéral est actuellement délié de ses engagements. J’affirme qu’il est plus lié que jamais. Le gouvernement fédéral s’est engagé non pas envers la minorité anglaise, envers la majorité conscriptionniste, mais envers la minorité canadienne-française, vers les anticonscriptionnistes. Pour qu’il fût libéré, il aurait fallu que la majorité des Canadiens français votât Oui. Je n’accepte pas davantage la conscription imposée par M. King et son cabinet que celle de M. Borden ou de M. Meighen. Mordu par un chien ou par une chienne, c’est la même chose.
Et selon l’historien Jacques Lacoursière, dans son Histoire populaire du Québec 1896-1960:
Les propos de Chaloult soulèvent l’indignation. Le 27 mai, le ministre canadien de la Justice, Louis Saint-Laurent, décide d’entreprendre des poursuites judiciaires contre le député de Lotbinière, qui aurait tenu des «propos séditieux» (nous sommes sous la Loi des mesures de guerre). On reproche à l’orateur la phrase suivante: «Je crois qu’après cette guerre se rompra tout lien avec l’Angleterre.» Le procès débutera le 6 juillet 1942. Chaloult sera acquitté le 3 août suivant.