CHAPITRE HUIT Monsieur l’abbé, au secours…
Simonne aime toujours et encore son homme, cela se sent, cela se voit dans ses lettres, mais l’absence de Michel lui est toujours aussi lourde à supporter. Elle admet que Michel soit loin d’elle pour l’accomplissement de sa vocation, défendre la classe ouvrière, mais elle a un besoin impératif de parler, de se confier à un adulte. Les conversations avec ses enfants demeurent des discussions avec des enfants. Même si ces derniers sont très ouverts d’esprit, ils demeurent quand même des enfants. Elle recherche une personne à qui elle puisse confier sa solitude, sa lassitude, une personne en qui elle aurait totalement confiance, une personne qui les connaisse intimement, elle et Michel, une personne qui connaisse aussi ses enfants. Cette personne toute désignée demeure le prêtre-abbé-chanoine Lionel Groulx, celui qui a béni leur mariage malgré l’opposition (maintenant disparue) de ses parents, qui a baptisé tous ses enfants. Michel et elle sont de fidèles disciples de l’historien. Simonne réfléchit longuement sur la teneur de sa lettre. Elle est si désemparée et si angoissée, et elle ne veut surtout pas commettre un impair. Elle livre donc ses pensées et ses inquiétudes au prêtre-abbé. Elle sollicite ses conseils et elle attend de lui presque l’impossible, le miracle, le retour définitif et permanent de Michel à la maison. Il est bon de rêver en pareilles circonstances. Simonne se livre donc au chanoine Lionel Groulx:
Varennes, le 18 octobre 1951
Monsieur l’abbé,
Il y a très longtemps que vous avez eu de nos nouvelles. C’est que depuis plus d’un an Michel travaille continuellement en dehors de Montréal au service de la Fédération nationale du vêtement, fédération affiliée à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC).
Son travail d’agent d’affaires l’amène à jouer un rôle d’aviseur technique dans les contrats de travail, les arbitrages, les conciliations, etc.
Voilà ce qui explique surtout notre silence à part une négligence à remplir les devoirs pourtant agréables de l’amitié et de la piété filiale.
Tous les soirs, lors de la prière en famille nous prions pour nos chefs spirituels et… temporels car ceux-ci en ont encore plus besoin. À ce moment de nos invocations, tous, nous prions pour vous spécialement. Vous êtes notre chef spirituel, malgré notre entière soumission à nos seigneurs les évêques.
Nous habitons maintenant le cher village de Varennes, face au fleuve et à l’historique oratoire dédié à sainte Anne, patronne de la paroisse. Il nous faudrait un cours d’histoire locale. Nous pourrions vous recevoir un jour, ici, avec un groupe d’amis pour nous le donner.
Malheureusement, Michel n’y vient que le samedi soir au retour de Québec, Sherbrooke ou Victoriaville pour se détendre un peu. Les bras chargés de documents à consulter, la tête pleine de tracas, l’esprit en travail de recherches, de projets, etc.
Il repart même souvent le dimanche soir afin d’être tôt, le lundi matin, soit aux conseils centraux des syndicats ou en tout autre endroit de rencontre entre les officiers syndicaux et les patrons.
Vous m’excuserez de vous donner tous ces renseignements sur le travail de Michel mais, n’ayant pas le téléphone et étant maintenant en dehors des cadres des mouvements diocésains, nous n’avons pas l’occasion de vous rencontrer.
Je viens vous demander le secours de vos prières et de vos conseils.
La CTCC demande à Michel de prendre la responsabilité d’un comité d’action politique à Québec, comité qui n’est qu’en formation comme un service de la CTCC. Il devra faire des enquêtes sur l’opinion politique des syndiqués, la former, l’éduquer pour en arriver enfin à présenter un candidat représentant de la classe ouvrière organisée à l’Assemblée législative, aux prochaines élections provinciales.
Le comté choisi serait tout probablement Mégantic, à cause de son nombre considérable d’ouvriers syndiqués.
MM. Picard et Marchand, respectivement président et secrétaire général de la CTCC, veulent confier à Michel la préparation de cette campagne politique et le dirigent dans cette voie.
Il s’agirait finalement qu’il se présente lui-même au nom des syndiqués de la P. de Q.
Il nous faudrait habiter Québec, loin de nos familles (nous avons encore nos mères) et en butte à des difficultés de toutes sortes.
Que pensez-vous de ce projet de la CTCC et du choix de Michel?
Ce projet est-il réalisable? Dans quelle mesure pareille
tentative est-elle utile et efficace aux ouvriers, au syndicalisme canadien-français?
Ce sont des questions que je me pose entre bien d’autres et je les soumets humblement à votre bon jugement.
Michel ne change pas. Il garde toute sa vigueur combative, ses convictions patriotiques, son fanatisme bien personnel.
Mais moi, je vieillis. Je n’abdique rien du credo religieux et national, mais je suis exténuée de vivre continuellement dans des tracas financiers qui s’apparentent à la misère; et cela à cause des projets toujours audacieux et coûteux de Michel et de ceux qui le lancent toujours en avant sachant que c’est dans sa nature de se jeter au-devant des coups.
Ces activités sociales l’accaparent six jours par semaine. Je reste avec le souci de l’éducation des cinq enfants et le casse-tête d’un budget mal bâti, insuffisant.
Nous sommes plus que pauvres, nous avons des dettes qui sont des dettes occasionnées, non par des fantaisies personnelles, mais par des décisions audacieuses comme celles que ses activités politiques et syndicales entraînent.
Je suis très seule. Je prie l’Esprit saint de bien éclairer les dirigeants de la CTCC.
Mais je ne peux faire autrement que craindre pour l’avenir tant matériel que moral.
Car vous imaginez facilement que malgré nos sentiments réciproques d’affection, d’estime et de fidélité, la vie conjugale qui nécessite tant d’intimité, de soins délicats est souvent sacrifiée à ces activités professionnelles au-dehors du foyer. J’en souffre énormément, mais j’accepte ces sacrifices d’ordre sentimental, considérant que Michel a une vocation sociale à remplir; mais de là à accepter qu’il se jette délibérément dans une pareille entreprise politique, il y a de quoi hésiter et réfléchir avant de consentir.
Je m’adresse à vous en toute confiance. Ayez la bonté de me conseiller sur l’attitude à prendre devant Michel et devant la situation.
Au strict point de vue de l’efficacité et de l’opportunité de cette initiative de la CTCC, qu’elle est votre opinion?
Si vous n’avez pas le temps de m’écrire, priez pour nous. Si vous pouvez le faire, un mot de votre part, me redonnera courage et sérénité.
Si vous pouviez aussi éclairer Michel. Je vous laisse toute liberté d’intervenir ou non auprès de lui.
Vous êtes la seule personne au monde de qui il prendra conseil et je pèse mes mots.
Il comprendra qu’André Laurendeau ou une autre personne vous a mis au courant de ce projet de la CTCC et votre intervention paraîtra tout à fait normale tout en étant salutaire et opportune.
Ce n’est pas pour moi uniquement un problème sentimental; c’est un problème moral.
Est-il nécessaire de toujours faire d’énormes sacrifices, de se causer de graves préjudices financiers pour tenter une action politique?
Michel croit fortement que oui; moi, j’en doute maintenant.
Peut-être est-ce parce que j’en souffre par ricochet. J’essaie pourtant d’avoir un point de vue objectif.
Veuillez exercer une grande charité à mon égard et me diriger en me formant une opinion impartiale. Les enfants grandissent vite. Trois vont au couvent, les deux autres à l’école maternelle Chartrand…
Leur éducation est une mission magnifique à laquelle je consacre ma vie avec joie.
Vous serez le bienvenu chez vos baptisés qui respectent votre nom et prient pour que Dieu vous garde longtemps pour le bien de l’Église et de notre pauvre nation.
Avec l’assurance de mes sentiments respectueux et dévoués
Mme Michel Chartrand
135-A, rue Sainte-Anne
Varennes, cté de Verchères1
Le chanoine Groulx, loin de rassurer Simonne, lui confie
plutôt qu’il y a belle lurette qu’il ne peut plus exercer aucune influence sur les décisions de Michel. Il n’est certes pas d’accord avec l’idée de présenter un candidat ouvrier aux élections, mais que peut-il y faire? La famille Chartrand serait encore plus divisée, les époux se verraient encore moins. Il a la nette impression qu’on abuse de la générosité de Michel, que celui-ci veut trop embrasser. Finalement, il est d’accord avec Simonne pour dire que le devoir de Michel est d’abord et avant tout de s’occuper de sa famille nombreuse. Mais il connaît la fougue et l’impétuosité de Michel et sait que personne ne pourra le convaincre d’abandonner ses activités syndicales.
D’ailleurs, les conflits ouvriers se multiplient dans ce Québec en pleine ébullition et la CTCC y est de plus en plus présente. On voit Michel sur toutes les scènes, il est de tous les combats, comme s’il avait le don d’ubiquité. |