CHAPITRE HUIT Le massacre de Louiseville
En mars 1952, les employés de l’Associated Textile Co. de Louiseville, une filiale d’entreprise américaine, décident d’accepter les offres monétaires de la compagnie. Or, un revirement de situation se produit: la compagnie annonce qu’elle exige le retrait de quatre clauses de la convention collective précédente. Le 10 mars, par une forte majorité, les travailleurs déclenchent la grève. Le syndicat compte 850 membres.
La compagnie embauche aussitôt des briseurs de grève pour maintenir la production de son usine. Une cinquantaine de policiers de la fameuse police provinciale interviennent le 21 juillet pour disperser les grévistes qui font du piquetage devant l’usine. Quelques jours auparavant, le curé Donat Baril avait déclaré: «Restez dans le calme, mais assurez la survie de votre syndicat.»
Encore une fois, Michel Chartrand a été appelé à relever le moral des troupes à Louiseville. Il fait la navette entre les assemblées des grévistes, c’est-à-dire entre Louiseville, Sherbrooke et Montréal.
En octobre de la même année, alors que le conflit s’éternise, un «tribunal d’honneur» dont fait partie Georges-Léon Pelletier, évêque de Trois-Rivières, échoue dans une ultime tentative de conciliation. Le 30 octobre, un nouvel affrontement a lieu entre grévistes et policiers provinciaux. La compagnie juge préférable de se retirer du tribunal d’honneur:
Les grévistes ont accentué le règne de terreur qu’ils ont établi à Louiseville depuis le début de la grève, déclare le porte-parole de la compagnie. Ils se sont livrés à des méfaits, non seulement sur la personne et les biens des ouvriers retournés au travail, mais sur la personne et les biens des citoyens les plus respectables de Louiseville.
Cette grève est devenue une véritable «calamité publique», comme on ne cesse de le répéter dans différents milieux, tant patronaux que syndicaux et religieux.
Un grand défilé est prévu à Louiseville le 10 décembre. Pour soi-disant prévenir tout acte de violence, on lit l’Acte d’émeute, qui interdit toute manifestation publique. L’affrontement entre forces de l’ordre et grévistes est inévitable. Des grévistes seront blessés par balle, battus par la police et pourchassés jusque dans les locaux du syndicat, où certains s’étaient réfugiés. Michel Chartrand pourra le constater lorsqu’il ouvrira les portes du local syndical, le lendemain de la proclamation de l’Acte d’émeute.
J’y ai trouvé des bassins dans lesquels il y avait du sang des grévistes, affirme-t-il. La police avait couru après les travailleurs qui s’étaient réfugiés dans les locaux du syndicat. Elle les avait battus, sur place, au sang. Dans les rues, quelques-uns des grévistes avaient reçu des balles de revolver de la PP et d’autres avaient été battus et conduits chez des médecins.
Il y aura également de nombreuses arrestations.
À la CTCC, on songe de plus en plus à une grève générale de solidarité, mais on se ravise soudainement. À l’Assemblée législative, le conflit soulève un violent débat, le 14 janvier 1953. Le premier ministre Duplessis se justifie en disant qu’il a envoyé sa police à Louiseville «pour protéger les citoyens honnêtes et empêcher la destruction de la propriété». Ce refrain, on l’a déjà entendu par le passé. Il y a plus, selon lui. Des communistes comme Tim Buck, un dirigeant du Parti communiste canadien, se sont infiltrés dans la direction de cette grève et menacent maintenant le gouvernement d’une grève générale. Comme on peut le voir, la chasse aux sorcières et aux méchants communistes n’est pas terminée, loin de là. C’est précisément pour ne pas prêter flanc à de telles critiques, même non fondées, que la CTCC décide d’abandonner toute idée de grève générale.
Pourtant, cette grève serait parfaitement légale. La compagnie, lit-on dans Le Devoir du 28 octobre 1952, «prétend encore que la grève a été conduite de façon illégale et même criminelle».
La grève durera 11 mois. Le 10 février 1953, les syndiqués décident de mettre fin à leur arrêt de travail. La compagnie accorde une augmentation de 0,12$/h et ne s’engage pas à reprendre tous ses anciens employés. Duplessis et sa clique ont gagné une manche, mais la partie n’est pas terminée! |