Jean Drapeau, le «candidat des conscrits», et Michel Chartrand(Suite)
Mardi le 05 septembre, 2006
CHAPITRE CINQ
Unis dans l’amour et la lutte
Jean Drapeau, le «candidat des conscrits», et Michel Chartrand(suite)
Pierre Elliott Trudeau déclarera plus tard:
On m’a appris à l’université qu’en démocratie c’est en tant que citoyen qu’on se présente aux élections et non comme le représentant d’une clique militaire. On fait à Ottawa une politique «après moi le déluge». Cette politique est imbécile quand elle n’est pas écœurante. On l’a bien vu ce soir-là.
Du côté de l’organisation de Jean Drapeau, Michel Chartrand multiplie les réunions. Le programme du «candidat des conscrits» et de son équipe bénéficie d’un fort courant de sympathie populaire, mais la partie est loin d’être gagnée, surtout que ce comté a un fort pourcentage d’habitants anglophones et allophones. Michel ne se gêne pas pour rappeler, lors de ses discours publics, le sort que la GRC a réservé à Marc Carrière. Il rappelle aussi qu’Honoré Mercier, chef provincial nationaliste, a été élu parce que le peuple se souvenait de l’exécution de Riel. Il est furieux du traitement qu’on a fait subir à sa Simonne:
Si The general from Ottawa, Ontario [avec un fort accent british], prétend représenter si bien la province de Québec, pourquoi n’a-t-il pas choisi de se présenter dans le comté de Charlevoix-Saguenay, comté uniquement francophone? Non, car il savait qu’il aurait été battu. Cette élection fédérale est un gaspillage d’argent. L’argent coule à flots pour gagner le comté. C’est de l’usurpation de pouvoir. Il faut, nous, les jeunes, remettre à leur place l’honnêteté et la justice dans la conduite des affaires de l’État, l’Église, dans la sacristie et les aumôniers militaires, dans leur confessionnal.
Exaspéré, il s’en prend aux agents de la Gendarmerie royale du Canada qui s’infiltrent dans la salle, à chaque assemblée, déguisés en spectateurs ou en journalistes dûment accrédités:
Écoutez-moi bien, messieurs de la GRC. Peut-être comprenez-vous mal le français. Je vais répéter mes griefs contre l’Angleterre et le gouvernement de façon plus lente pour que vous me compreniez bien. [Il ne jure pas encore à cette époque.] Vous pourrez ainsi rapporter mes propos à vos boss avec plus d’exactitude…
André Laurendeau et Simonne assistent bien entendu à ces assemblées et ils craignent de plus en plus pour la sécurité de Michel. Simonne craint surtout qu’on emprisonne Michel comme on l’a fait avec d’autres.
Le 30 novembre, jour des élections partielles, Michel et son équipe tentent tant bien que mal d’être présents dans tous les bureaux de scrutin, mais les effectifs ne sont pas assez nombreux. La ténacité, l’ardeur et la soif de justice de l’équipe Drapeau compensent et font en sorte que le résultat final est somme toute plutôt satisfaisant, compte tenu du climat politique et de l’argent que le gouvernement et le Parti libéral ont injecté dans cette campagne électorale. Le major général Laflèche obtient 12288 voix, et Jean Drapeau, «candidat des conscrits», 6920. Il s’agit de l’une de ces grandes victoires… morales, auxquelles nous sommes tant habitués au Québec.
Le 3 décembre, à une assemblée où on essaie de faire le bilan de la campagne électorale, Drapeau déclare devant un auditoire enthousiaste:
L’esprit de parti est mort. Vive le parti de l’esprit! Laflèche est devenu honorable, la population de Saint-Jean-de-la-Croix l’est restée… Ouvrez d’autres comtés dans la province et nous y serons.
Le Devoir du lendemain rapporte ses propos:
Si notre voix est faible, c’est que nous avons chanté la belle liberté canadienne, pour laquelle nous nous battons partout dans le monde. Le soir de l’élection, l’organisation libérale avait retenu la salle où nous parlions, mais sans tenir d’assemblée. Était-ce donc pour nous causer des désagréments? Non, c’était pour s’en épargner.
L’orateur critique ensuite du discours que M. King vient de prononcer à New York pour vanter, entre autres, l’effort de guerre du Canada:
Nous avons des militaires partout dans le monde, même des aviateurs qui servent temporairement en Afrique du Nord. Peut-on se faire tuer de façon temporaire? M. King est suave et acrobate, disant blanc aux uns et noir aux autres. Ah! belle démocratie qui s’épanouit dans l’électoralisme et le suffrage universel!
À propos des élections partielles, Michel Chartrand révèle que dès 8 h 30, le lundi matin, il y avait déjà quelques milliers de votes enregistrés dans les bureaux de scrutin où personne de son organisation avait pu organiser une surveillance… Mais, rappelle-t-il:
On est têtus et on va mourir têtus. Et nos enfants continueront de voter contre la conscription… Nous avons reçu pour la campagne de 3000$ à 4000$, que nous avons dépensés à la radio, pour la location des salles et pour les annonces. Lundi, nous n’avions pas de comités, nous avons dû établir nos quartiers chez Laurendeau. Le soir, il y eut fête intime au Reform Club [le club privé du Parti libéral], où l’on servit des boissons écossaises. Drapeau a continué la lutte contre la conscription et il veut aujourd’hui, avec ses camarades, la continuer jusqu’à leur mort contre l’impérialisme et la conscription. Nous n’attendrons pas une prochaine campagne électorale pour défendre nos vies et la liberté, pour exposer comment nous entendons que notre pays soit gouverné.»
La guerre est loin d’être terminée en Europe. Le gouvernement canadien impose donc le rationnement sur certains produits, dont les produits laitiers qu’il faut envoyer en grande quantité pour alimenter l’Angleterre.
Le 31 décembre 1942, le gouvernement canadien affirme que le Québec n’a pas fourni suffisamment d’hommes pour les forces armées canadiennes. Par un arrêté en Conseil, le gouvernement d’Ottawa décrète qu’il pourra, s’il le juge nécessaire, imposer au Québec la conscription pour le service outre-mer. Michel Chartrand ne perd rien pour attendre…