Voilà ce que dit à Michel le médecin de Simonne lorsque, le 11 mars 1943, elle donne naissance au premier enfant du nouveau clan Chartrand. La fille se prénommera Marie-Mance-Micheline. Marie, parce que c’est la tradition, au Québec catholique, de donner le nom de la Vierge à toutes les nouveau-nées. Mance, en l’honneur de la cofondatrice de Ville-Marie (premier nom de Montréal), Jeanne Mance. Micheline en l’honneur du… père. Michel est donc inscrit dans le prénom de l’enfant, mais Simonne aura aussi sa part: ses parents, M. le juge Amédée Monet, et son épouse Berthe Alain, seront respectivement parrain et marraine de la nouvelle Chartrand. Tous, donc, y trouvent leur compte.
Le baptême a lieu le surlendemain de la naissance de l’enfant. Simonne ne peut pas y assister car la mère doit garder le lit pendant 10 jours après son accouchement. À cette époque, on s’empressait de faire baptiser les enfants le plus tôt possible car la mortalité infantile était grande.
Pour la cérémonie du baptême, le poupon a revêtu la longue robe qui a déjà servi pour le baptême de Simonne. Michel a tenu à envelopper son enfant d’un tissu bleu garni de fleurs de lis blanches. Le drapeau du Québec n’a pas encore été adopté officiellement au Québec, mais avec les Chartrand c’est tout comme. À ceux et celles qui s’interrogent sur ce châle flamboyant et emblématique, Michel répond: «Ma fille saura de quelle race elle est née.»
Politique… tout est politique!
Michel n’attend pas le retour à la maison de ses deux femmes aimées pour reprendre ses activités politiques. Il délaisse les groupes catholiques comme la JEC et la JOC et se tourne carrément vers l’action politique et le Bloc populaire canadien. Politique, tout est politique. Désormais, il se consacrera à structurer ce tout nouveau venu sur la scène politique canadienne, le Bloc populaire.
Depuis le début de la Deuxième Guerre mondiale, des députés francophones à la Chambre des communes tentent d’éviter que les fils de cultivateur soient enrôlés dans les forces armées. Ainsi, en février 1943, le député de Richelieu (le comté où habite aujourd’hui Michel Chartrand), Arthur Cardin, appuyé par le député de Chicoutimi, J.-E. Alfred Dubuc, dépose un amendement en ce sens. Le débat tourne rapidement au vinaigre et le premier ministre King demande un vote de confiance envers son gouvernement. Comme il fallait s’y attendre, l’amendement d’Arthur Cardin est rejeté massivement. Une partie de la députation à Québec est inquiète de la menace de la conscription. René Chaloult, député dans l’opposition, dépose une motion déplorant l’envoi de conscrits outre-mer par le gouvernement d’Ottawa. Désireux d’atténuer la motion du député de l’opposition, le député du comté de Témiscouata du gouvernement libéral, J.-Alphonse Beaulieu, dépose une autre motion, qui, tout en déplorant l’envoi de conscrits outre-mer, se veut beaucoup plus conciliante. Il demande au gouvernement d’Ottawa de n’adopter aucune mesure favorisant la conscription pour outre-mer. La motion, plus modérée, est adoptée à l’unanimité.
Le gouvernement fédéral ne se laisse pas intimider par ces manœuvres. Par arrêté en Conseil, le 12 mars 1943, des conscrits sont appelés à servir en Jamaïque. S’agirait-il de douces vacances au bord de la mer?
Le 16 août 1943, le ministre du Travail, Humphrey Mitchell, appelle sous les drapeaux tous les hommes mariés âgés entre 27 et 30 ans ainsi que tous les hommes qui atteindront cette même année l’âge de 18 ans. Michel Chartrand est sérieusement touché par cette nouvelle directive, on verra comment un peu plus tard.
Le Bloc populaire canadien, fondé à l’automne 1942 et dirigé par le député Maxime Raymond, se demande sérieusement où il doit mener le plus efficacement possible la bataille. Certains veulent travailler exclusivement au fédéral, d’autres désirent que le Bloc fasse élire des représentants à Québec.
Échaudé par sa difficile équipée avec l’Alliance libérale nationale, Paul Gouin pense que le Bloc populaire réussira à s’enraciner sur le plan fédéral et à former un vrai bloc canadien-français s’il défend une doctrine sociale et économique complète, bref une politique pro-canadienne-française. Il croit d’abord et avant tout à l’avènement d’un vrai État français à Québec. En fait, Gouin rêve de provinces autonomes dans un pays libre.