En prévision des prochaines élections provinciales au Québec, le Bloc populaire veut frapper un grand coup. Michel Chartrand et Philippe Girard décident d’organiser un grand rassemblement populaire au stade De Lorimier, situé à l’angle de la rue Ontario et de l’avenue De Lorimier à Montréal, là où les Royaux, l’équipe de baseball de Montréal, attirent les foules.
La veille de l’événement, André Laurendeau apprend que la direction du stade a cédé aux pressions du Parti libéral et qu’elle annule le contrat de location du stade. Accompagné de Michel Chartrand, Laurendeau se rend au bureau du président de la compagnie, qui refuse de recevoir les deux délégués en même temps. Laurendeau se présente donc seul pour parlementer avec le locateur. Il connaît les bonnes manières et entend miser sur ses qualités de négociateur. Peine perdue, la direction n’entend pas modifier sa décision. Laurendeau, au bord de la crise, annonce la mauvaise nouvelle à Chartrand: il faut annuler le rassemblement populaire prévu pour le lendemain et le reporter à une date ultérieure. Est-ce la fin du Bloc populaire à Montréal?
Michel Chartrand n’accepte ni la réponse ni la défaite.
— Bon, tu as fini de gémir? dit-il à Laurendeau. Tu as agi à ta façon, maintenant laisse-moi faire.
Il entre alors dans le bureau du président, ignorant l’interdit de sa secrétaire. Laurendeau le suit de près.
— Qui vous a permis d’entrer dans mon bureau? Sortez immédiatement ou j’appelle la police! s’exclame le maître des lieux.
— T’appelleras personne, mon blond, lui répond du tact au tact un Chartrand en colère mais posé.
Et sans hésiter, il s’empare du téléphone et arrache le fil du mur.
— C’est ça les bonnes manières du Parti libéral? Vous ne respectez plus rien, même pas les contrats signés en bonne et due forme et l’argent du peuple déposé en acompte. On va t’apprendre la politesse, mon gamin. Tu vas respecter notre contrat et si demain tu nous causes des problèmes, je reviendrai et tu vas passer par la fenêtre. C’est-ti assez clair ça, docteur?
— Oui, oui, monsieur, un contrat demeure un contrat, s’empresse de répondre le gamin en question, qui n’est d’ailleurs pas si blond que ça.
— Tu vois, quand tu veux comprendre comme du monde, on peut s’arranger! Merci de ton empressement. À demain donc.
Au retour, il commente en ces termes l’événement avec André Laurendeau:
— André, les bonnes manières, je connais ça tout autant que toi mais, avec les gens sans scrupule, pas de pitié, seul le rapport de force compte. Avec les loups, il faut hurler comme des loups. C’est malheureusement le seul langage qu’ils comprennent.
Il y a cependant un autre gros problème: c’est que les conducteurs de tramways sont en grève et le monde ordinaire, les travailleurs ne possèdent pas d’automobile pour se déplacer. C’est donc à pied, à cheval ou autrement que les sympathisants du Bloc populaire se dirigent en grand nombre vers le stade De Lorimier au jour J. Selon les journaux du temps, vers 20 h 30, ce jour-là, plus de 20 000 personnes sont présentes sur le site du stade pour assister au meeting populaire. Le président-fondateur du Bloc, Maxime Raymond, malgré ses 70 ans et sa maladie, prend part à l’assemblée. Henri Bourassa, véritable légende vivante du nationalisme, harangue la foule pour la dernière fois. Il est âgé de 78 ans. Jusqu’à minuit, un grand nombre de personnalités viendront dire avec force et conviction leur opposition à la conscription outre-mer. Tous les membres du Bloc populaire arborent un pendentif en bois en forme de cube, le cube du Bloc populaire.
Jean Drapeau, candidat du Bloc dans le comté de Jeanne-Mance, et André Laurendeau, chef provincial du Bloc et candidat dans le comté Montréal-Laurier, prendront la parole. Laurendeau s’exprime aisément et il sait fouetter l’ardeur des troupes. Quant à Chartrand, il agit en coulisses ce soir-là car il ne fait pas encore partie des vedettes du Bloc populaire. À la fin de la soirée, la foule entonne l’hymne du Bloc, composé par André Mathieu, un jeune musicien au talent prometteur. Cet hymne a été enregistré sur disque sous la direction d’Arthur Laurendeau, le père d’André Laurendeau.
La soirée se termine dans la joie et l’euphorie. Les deux principaux organisateurs, Michel Chartrand et Philippe Girard, jubilent car ce meeting se révèle un grand succès populaire. Tous sont fatigués, fourbus, mais fiers de leur coup. On prévoit même l’élection sans difficulté d’André Laurendeau, malgré l’avalanche de coups bas organisés par les vieux partis.